Encyclopédie · 2026
Cinq républiques, leurs voisins et trois mille ans d'histoire. Une référence claire et sourcée pour comprendre une région encore méconnue.
On la croit perdue au milieu des cartes, à égale distance de tout. C'est l'inverse : l'Asie centrale a longtemps été le centre du monde, avant d'en devenir l'angle mort — et elle le redevient. Voici la grille de lecture ; le reste du site la déroule.
Tout a commencé devant un écran, pendant le temps suspendu du Covid : un reportage sur la Route de la Soie, et une fascination qui n'est plus repartie. L'Ouzbékistan en 2023, pour Tamerlan et les coupoles bleu turquoise de Samarcande ; le Kirghizstan en 2024, l'hiver, pour les montagnes et les gens ; aujourd'hui le Kazakhstan, à vélo, pour voir jusqu'où je tiens. À force d'y revenir, j'ai voulu rassembler non pas mes impressions, mais ce qu'en disent les chercheurs. Ce site en est la synthèse — et si vous n'avez que quelques minutes, plantons le décor : où, et qui.
C'est l'espace le plus continental de la planète : aucune côte, et même un pays, l'Ouzbékistan, doublement enclavé — entouré de voisins eux-mêmes privés de mer. À l'est se dressent le Pamir, le « Toit du monde », et le Tian Shan, châteaux d'eau de la région ; vers le centre et l'ouest s'étendent les grands déserts — Karakoum, Kyzylkoum — et les steppes infinies du Kazakhstan. Le climat y est rude, aux étés brûlants et aux hivers glacés. Cette géographie — sommets en amont, déserts en aval — commande tout, à commencer par l'eau.
L'Asie centrale est le cœur d'une vaste aire culturelle turcique qui court de l'Anatolie au Xinjiang : quatre des cinq républiques parlent des langues turciques apparentées. La cinquième, le Tadjikistan, est persanophone, héritière du monde iranien — la région est depuis toujours une charnière turco-persane. Deux mondes s'y mêlent : celui des nomades de la steppe (Kazakhs, Kirghizes, Turkmènes) et celui des sédentaires des oasis (Ouzbeks, Tadjiks, et leurs villes-jardins de Samarcande et Boukhara). Un islam sunnite, réprimé sous l'URSS puis réaffirmé, les unit — porté par des sociétés très jeunes, mais gouvernées par des régimes autoritaires où le pouvoir se joue au sein des clans.
Un dernier point avant de remonter le temps, et il est déroutant : l'Asie centrale ne s'est jamais nommée elle-même. Le terme a été forgé au XIXᵉ siècle par des géographes européens et russes, en remplacement de l'ancienne « Tartarie » — et aujourd'hui encore, ses contours varient d'un auteur à l'autre. Elle n'a jamais non plus formé un seul État : carrefour convoité, elle fut unifiée tantôt par des conquérants venus d'ailleurs — Alexandre, les armées arabes, Gengis Khan, puis Moscou —, tantôt par des empires nés sur place mais brefs, comme celui de Tamerlan, et morcelée le reste du temps. S'y ajoute une opacité durable : restée presque fermée au regard extérieur sous l'URSS, elle n'a pu être étudiée sur place par les chercheurs occidentaux qu'à partir de 1991. Nommée, unifiée et ouverte de l'extérieur : voilà pourquoi, malgré son poids dans l'histoire, elle est si longtemps demeurée un angle mort.
Pendant près de quinze siècles, l'espace entre la Chine et la Méditerranée fut le grand carrefour des échanges. La « Route de la Soie » — l'expression ne date que de 1877 — n'était pas une route mais un faisceau d'itinéraires : la soie passait de main en main sur sept à douze mille kilomètres, et rares étaient les marchands qui en parcouraient plus d'un segment.

Dès 138 avant notre ère, l'émissaire chinois Zhang Qian en rapporte la description des « chevaux célestes » du Ferghana — et la première mention de Rome dans les annales chinoises. Le long des pistes qui contournent le Taklamakan, les caravanes avançaient de vingt-cinq à trente kilomètres par jour, de caravansérail en caravansérail ; par elles circulaient aussi les religions, les techniques et les idées.
Quand l'islam atteint la région — la bataille de Talas, en 751, en fixe la limite orientale, et c'est là que les Arabes apprennent des Chinois la fabrication du papier —, une civilisation brillante s'épanouit. Sous les Samanides, Boukhara compte 300 000 habitants ; le persan y renaît comme langue de culture ; Rudaki y fonde la poésie classique, Ferdowsi y compose le Shahnameh, Avicenne y reçoit sa formation. Quatre siècles plus tard, Tamerlan fait de Samarcande la capitale d'un empire — celle dont les coupoles turquoise fascinent encore.
Approfondir : Route de la SoieÂge d'or islamiqueEmpires nomades
Puis le centre s'est déplacé. À partir du XVᵉ siècle, les routes maritimes détrônent les pistes terrestres ; la région s'enclave, à l'écart des grands flux. Au XIXᵉ siècle, elle devient l'enjeu du « Grand Jeu » entre les empires russe et britannique, et la Russie la conquiert pied à pied — Tachkent en 1865, les khanats de Boukhara et de Khiva placés sous protectorat, le massacre de Geok Tepe en 1881 — avant de la relier par le rail.

L'URSS, ensuite, ne s'est pas contentée de dominer : elle a façonné. C'est elle qui, par la délimitation nationale de 1924, dessine cinq républiques là où n'existaient que des identités mêlées — cinq nations en grande partie fabriquées sur un socle ancien. La sédentarisation forcée des nomades kazakhs provoque, entre 1930 et 1933, une famine qui tue près de deux millions de personnes, environ 40 % des Kazakhs. Le coton remplace les cultures vivrières, les kolkhozes les villages. En une ou deux générations, des sociétés caravanières et nomades deviennent des périphéries industrielles de Moscou.
Approfondir : La conquête russeL'ère soviétiqueLa mer d'Aral
L'indépendance, en 1991, n'a pas été conquise : elle a été subie. Les dirigeants — d'anciens apparatchiks — avaient voté quelques mois plus tôt pour le maintien de l'URSS ; c'est l'effondrement de Moscou qui les a rendus souverains, presque malgré eux. Restaient des frontières héritées du découpage soviétique, qui enchevêtrent les peuples : la vallée du Ferghana, partagée entre trois pays et dépassant 600 habitants au kilomètre carré, concentre les tensions — jusqu'aux affrontements de Batken, en 2021-2022.
Trois failles structurent la région. L'eau d'abord : tout dépend de deux fleuves, l'Amou-Daria et le Syr-Daria, dont les sources sont en amont, dans les montagnes du Kirghizstan et du Tadjikistan, quand les gros consommateurs sont en aval — le Turkménistan tire 97 % de son eau de l'extérieur, l'Ouzbékistan 80 %. Le détournement soviétique de ces fleuves a déjà asséché la mer d'Aral. Les ressources ensuite : gaz, pétrole, uranium, or — une rente qui enrichit sans toujours développer. Les hommes enfin : au Tadjikistan, l'argent envoyé par les travailleurs émigrés a pesé jusqu'à près de la moitié du PIB, et 40 % des hommes en âge de travailler partent. À quoi s'ajoute une jeunesse nombreuse : l'Ouzbékistan, 38 millions d'habitants, pèse à lui seul plus de la moitié de la région.
Approfondir : L'eau et les fleuvesMigrationsDémographieIslam
Et voici que le centre se redéplace. Depuis 2022, les cinq républiques sortent de l'ombre et jouent une diplomatie à plusieurs vecteurs : ni condamnation ouverte de la Russie, ni alignement sur la Chine. Le commerce avec Pékin a doublé en deux ans pour atteindre 90 milliards de dollars — le double des échanges avec Moscou — et les corridors qui traversent la Caspienne explosent. Russie affaiblie, Chine entreprenante, Turquie, Iran, Inde, Europe et États-Unis en embuscade : c'est un nouveau « Grand Jeu », à ceci près que cette fois les Centrasiatiques n'en sont plus les objets, mais les joueurs.
Le retour se lit aussi à hauteur de voyageur. Longtemps difficiles d'accès, plusieurs de ces pays ont levé ou simplifié leurs visas : l'Ouzbékistan et le Kazakhstan ont grand ouvert leurs portes, le Kirghizstan se prête au trek et le Pamir tadjik à l'aventure — seul le Turkménistan reste verrouillé. Samarcande, Boukhara et les montagnes attirent un tourisme nouveau, et avec lui des regards qui, longtemps, n'étaient jamais venus voir.
Cette région, longtemps reléguée à l'angle mort, mérite mieux qu'un regard exotique. Ce site en propose une lecture claire et sourcée — à vous d'explorer.
Approfondir : GéopolitiqueNouvelles routes de la soie
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Qazaqstan Respublikasy · Astana
~19,4 M hab. · 2 725 000 km² · PIB/hab. ~11 300 $
Neuvième plus grand pays du monde et premier producteur mondial d'uranium — la puissance économique incontestée de la région.
Le Kazakhstan est le neuvième plus grand pays du monde et le premier parmi les pays enclavés (2,72 millions de km²). Cette superficie cache une diversité géomorphologique vertigineuse : steppes de tchernozems au nord (les plus fertiles du monde), semi-déserts d'armoise au centre, désert du Kyzylkoum au sud, plaines salines et dépression Caspienne à l'ouest, contreforts du Tian-Chan et de l'Altaï à l'est. La mer Caspienne borde le territoire sur 2 320 km. La frontière avec la Russie (6 846 km) est la plus longue frontière terrestre continue du monde depuis 1991.

La doctrine politique extérieure du Kazakhstan, développée depuis 1991, est la diplomatie « multivectorielle » : maintenir des relations équilibrées et non exclusives avec toutes les grandes puissances. Dans la pratique, cela signifie être membre de l'OTSC (alliance militaire russo-centrée), de l'OCS (coopération sino-russe), de l'UEEA (union douanière avec Moscou) tout en développant des partenariats avec l'UE, les États-Unis, la Chine et la Turquie.
La crise de janvier 2022 constitue le test le plus dur de cette doctrine. Des troubles sociaux massifs (hausse du prix du carburant → protestations généralisées) se transforment en insurrection : Tokaïev fait appel à l'OTSC, qui déploie des troupes russes sur le sol kazakh pour la première fois. La crise révèle à la fois la dépendance sécuritaire envers Moscou et les fractures internes du système de pouvoir kazakh (Tokaïev se débarrassant simultanément des réseaux de son prédécesseur Nazarbaïev).
Nursultan Nazarbaïev a dirigé le Kazakhstan pendant 28 ans (1991–2019) avec un pouvoir de plus en plus personnel. Il se retire officiellement en 2019, nommant son successeur Kassym-Jomart Tokaïev, tout en restant « leader de la nation » et président à vie de la sécurité nationale. La crise de janvier 2022 modifie cet équilibre : Tokaïev s'affranchit progressivement du clan Nazarbaïev, renomme Astana (qui s'appelait depuis 2019 « Nur-Sultan »), et annonce une série de réformes institutionnelles.
Le Kazakhstan est de loin la première économie d'Asie centrale. Ses ressources naturelles sont extraordinaires : premier producteur mondial d'uranium (40 % de l'extraction mondiale), importants gisements pétroliers (champs de Tengiz et Kashagan sur la Caspienne), réserves de gaz, de chrome, de zinc, de plomb. Le pétrole représente environ 40 % des recettes de l'État.
La China National Petroleum Corporation (CNPC) a investi 6,5 milliards de dollars dans le secteur pétrolier kazakh entre 1997 et 2007 (Kellner, 2008) et possède aujourd'hui environ 24 % du pétrole kazakh. L'oléoduc Kazakhstan–Chine (inauguré 2006) relie les champs pétroliers kazakhs directement au Xinjiang.
Le programme Nurly Zhol (« Voie lumineuse ») lancé en 2014 cherche à diversifier l'économie kazakhe hors des hydrocarbures : infrastructures, agriculture, industrie manufacturière. La dépendance aux cours des matières premières reste cependant structurelle — chaque chute du prix du pétrole frappe directement le budget national.
La construction d'Astana révèle une diplomatie économique originale. En 2009, un accord interétatique est signé entre le Kazakhstan et les Émirats arabes unis : le groupe immobilier émirati Aldar Properties obtient la commande du plus grand gratte-ciel d'Asie centrale, au cœur de la ville institutionnelle. Ce complexe multifonctionnel — surnommé Abu Dhabi Plaza — constitue la première réalisation internationale d'Aldar hors des Émirats. Astana devient ainsi le point de départ de l'internationalisation d'un des promoteurs les plus puissants du Moyen-Orient.
La méthode Aldar reproduit au Kazakhstan les pratiques émiriennes : ingénieurs, contremaîtres et ouvriers étrangers, processus de production importés d'Abu Dhabi. Nazarbaïev s'appuie sur des starchitectes internationaux (Norman Foster, Kisho Kurokawa, Manfredi Nicoletti) pour légitimer Astana dans « l'archipel métropolitain mondial ». Le chantier illustre la façon dont les pétrodollars du Golfe — comme les investissements chinois via la BRI — irriguent la construction de la capitale kazakhe et en font un laboratoire unique d'influences architecturales croisées.
La société kazakhstanaise est une société multiculturelle en transformation rapide. À l'indépendance en 1991, les Kazakhs (ethniques) étaient minoritaires dans leur propre pays — 39,7 % contre 37,8 % de Russes (recensement 1989). L'émigration massive des Russophones dans les années 1990, combinée à une politique de rapatriement des Kazakhs de l'étranger (Oralmandar), a renversé cet équilibre : les Kazakhs représentent aujourd'hui environ 70 % de la population.
Cette évolution démographique s'accompagne d'une politique de kazakhisation : promotion du kazakh comme langue officielle, passage progressif à l'alphabet latin (décidé en 2017), réécriture du récit national centré sur l'histoire kazakhe. L'étude de Didelon Loiseau et al. (2024) montre comment les étudiants kazakhstanais représentent le monde en plaçant l'État-nation kazakhstanais au centre, avec une mention d'«Eurasie» comme concept identitaire dominant — signe d'une appropriation réussie du modèle stato-national 30 ans après l'indépendance.
En novembre 2023, l'assassinat de Saltanat Nukenova par son mari, Kuandyk Baisalov (ancien secrétaire du gouvernement), suscite une mobilisation nationale sans précédent au Kazakhstan. L'affaire révèle l'impunité persistante envers les violences conjugales dans un pays où le mouvement #MeToo local peine à s'institutionnaliser. En réponse à la pression publique, le Parlement adopte en avril 2024 une loi sur la violence domestique recriminalisant les violences légères en acte pénalement punissable. Cette réforme — après une dépénalisation controversée en 2017 — marque un tournant dans le droit social kazakh, bien que son application reste inégale. Clingendael, janvier 2025
Le Kazakhstan produit 40 % de l'uranium mondial (Kazatomprom) — une domination récente : sa production est passée de 795 tonnes en 1997 à plus de 21 000 en 2012 (×27), le faisant passer de producteur marginal au premier rang mondial. Face aux sanctions contre la Russie, fin 2024 les sociétés chinoises CGN et CNNC ont acquis des participations dans des mines précédemment détenues par Rosatom. Cette transition illustre le rééquilibrage d'Astana : maintenir les relations avec Moscou tout en diversifiant vers Pékin et les occidentaux. La France (Orano) est également présente dans le secteur. Clingendael, 2025
La culture kazakhe est fondamentalement une culture nomade. La yourte (kiïz üy), les cavaliers (jershi), la chasse à l'aigle, le jeu équestre kok-boru (polo avec une carcasse de chèvre) et le Nauryz (nouvel an zoroastrien) sont les marqueurs identitaires les plus puissants. La cuisine kazakhe — beshbarmak (cinq doigts, pâtes et viande de mouton), kazy (saucisse de cheval), qymyz (lait de jument fermenté) — reflète un mode de vie pastoral millénaire.
La musique kazakhe est portée par le dombyra, luth à deux cordes qui accompagne les épopées et les aïtys — joutes poétiques improvisées, classées au patrimoine UNESCO. Abai Kunanbaiuly (1845–1904), considéré comme le père fondateur de la littérature kazakhe moderne, est la figure nationale la plus célébrée.
Sur la frontière sino-kazakhstanaise, Khorgos constitue l'exemple le plus visible de la nouvelle géographie économique de l'Asie centrale. Ce hub logistique international traite les conteneurs ferroviaires entre la Chine et l'Europe — mais aussi un immense marché populaire où des commerçants kazakhs, ouzbeks, kirghizes et russes viennent s'approvisionner en marchandises chinoises. Une illustration vivante de la « Route de la Soie » contemporaine, loin du mythe romantique.
O'zbekiston Respublikasi · Tachkent
~36 M hab. · 447 400 km² · PIB/hab. ~2 350 $
Cœur historique de la région — Samarcande, Boukhara, Khiva abritent les chefs-d'œuvre de l'islam médiéval.
L'Ouzbékistan est l'un des deux seuls États doublement enclavés du monde (avec le Liechtenstein) : pour atteindre la mer, il faut traverser au minimum deux pays. Mais sa position géographique centrale lui confère une importance stratégique considérable : toutes les grandes routes commerciales centrasiatiques, le Syr-Daria, le corridor Tachkent–Ferghana–Samarcande passent par son territoire. La vallée du Ferghana, à cheval sur l'Ouzbékistan, le Kirghizstan et le Tadjikistan, est la région la plus densément peuplée d'Asie centrale (14 millions d'habitants sur 21 000 km²).

L'Ouzbékistan est dominé par le désert du Kyzylkoum au nord-ouest (environ 80 000 km² sur son territoire), les plaines fertiles irriguées du centre (vallées du Syr-Daria et de l'Amou-Daria), et les contreforts montagneux du Tian-Chan et du Pamir-Alaï au sud-est. Le pays s'étend de la plaine de Khorezm, au bord de la mer d'Aral asséchée, jusqu'aux portes du Ferghana montagneux. Cette diversité cache une dépendance hydraulique totale : sans irrigation, rien ne pousse. Le coton soviétique a transformé ce pays en l'un des cinq premiers producteurs mondiaux — au prix d'une des plus grandes catastrophes écologiques de l'histoire.
Islam Karimov, premier secrétaire du Parti communiste ouzbek depuis 1989, devient président en 1991 et meurt au pouvoir en 2016. Son régime est l'un des plus répressifs de la région : parti unique de fait, répression violente de l'islam politique (massacre d'Andijan en 2005, 500 morts selon certaines estimations lors d'une répression de manifestants islamistes), censure totale, culte de la personnalité modéré. Mais Karimov maintient aussi une stabilité réelle dans un pays très hétérogène, évite la guerre civile et développe une économie manufacturière.
Shavkat Mirzioïev, successeur de Karimov, lance à partir de 2017 une ouverture prudente mais réelle : libéralisation du taux de change (fin du double marché), réouverture des frontières terrestres avec le Kazakhstan et le Kirghizstan (fermées depuis les années 1990), relance du tourisme (3 millions de visiteurs en 2022), assouplissement du régime des visas, libération de quelques prisonniers politiques. Le régime reste autoritaire, mais l'atmosphère s'est desserrée. L'Ouzbékistan est aujourd'hui le pays d'Asie centrale qui s'ouvre le plus rapidement. Signe de cette visibilité nouvelle, la sélection nationale dispute en 2026 la première Coupe du monde de football de son histoire — son entrée en lice, le 18 juin face à la Colombie, est vécue comme un moment de fierté nationale et une vitrine de soft power.
L'Ouzbékistan est la deuxième économie d'Asie centrale (~85 Md$). Ses ressources naturelles sont diversifiées : or (9e producteur mondial, mine de Muruntau dans le Kyzylkoum), uranium (7e mondial), gaz naturel, charbon et coton. L'or représente environ 10 % des recettes d'exportation. Contrairement au Kazakhstan, l'Ouzbékistan a développé une base industrielle réelle sous le soviétisme (chimie, textile, machines-outils) qui lui confère une économie moins mono-dépendante aux matières premières.
Le coton reste emblématique mais problématique. L'Ouzbékistan est l'un des cinq plus grands exportateurs mondiaux — mais le travail forcé (mobilisation de fonctionnaires, enseignants et étudiants pour les récoltes) a longtemps été documenté par les ONG. Sous Mirzioïev, le travail forcé systémique a largement reculé, selon les observateurs internationaux, même si des pratiques persistent dans certaines régions. Le géant H&M avait suspendu ses achats de coton ouzbek en 2015 — il les a repris partiellement en 2022.
Samarcande est la plus ancienne ville continuellement habitée d'Asie centrale (fondée au IVe millénaire av. J.-C.), ancienne capitale de l'empire timouride, ville où séjourna Alexandre le Grand. Son Registan — trois madrasas monumentales flanquant une place pavée, ornées de mosaïques turquoise et or — est l'un des ensembles architecturaux les plus saisissants de l'islam médiéval. Boukhara, ville sainte du sunnisme centrasiatique, abrite la citadelle (Arche) du Xe siècle, la tombe d'Avicenne, et des dizaines de madrasas et mausolées. Khiva, intégralement préservée dans son Itchan Kala, est la ville médiévale la mieux conservée d'Asie centrale — 50 monuments historiques dans un périmètre de 400 × 650 mètres. Toutes trois sont classées au patrimoine mondial UNESCO.
L'artisanat ouzbek est d'une richesse exceptionnelle. La soie ikat de Margilan (Ferghana) — tissu teint avant tissage selon une technique complexe produisant des motifs flous et lumineux — est l'une des expressions textiles les plus sophistiquées de l'humanité. La céramique bleue de Rishtan est inscrite au patrimoine immatériel UNESCO. Les suzanis (grandes broderies de coton ou soie) sont des chefs-d'œuvre d'art textile collectif. Le festival Sharq Taronalari au Registan, bisannuel, est l'un des plus beaux cadres de concert au monde.
L'Ouzbékistan est le pays le plus peuplé d'Asie centrale (37,5 millions) et le plus jeune : la médiane d'âge est d'environ 29 ans. Ce dynamisme démographique est une ressource — main-d'œuvre abondante, marché intérieur en expansion — mais aussi un défi : créer suffisamment d'emplois pour absorber 600 000 à 700 000 nouveaux arrivants sur le marché du travail chaque année. L'émigration vers la Russie est donc structurelle : environ 2 millions d'Ouzbeks y travaillent, envoyant des remises qui représentent 10 à 15 % du PIB.
La société est fondamentalement conservatrice — importance de la famille élargie, des mahalla (quartiers auto-gérés comme unité sociale de base), de l'islam comme cadre moral — mais aussi résolument moderniste dans ses aspirations urbaines. Tachkent (2,5 millions) est la métropole régionale : universités, hôpitaux, industries, culture. L'enseignement secondaire atteint 100 % de taux de scolarisation — héritage soviétique préservé.
Le 26 avril 1966, à 5 h 23 du matin, un séisme de magnitude modérée (5,2) mais de foyer très superficiel — entre 3 et 8 km, juste sous le centre — frappe Tachkent. La secousse ne dure qu'une dizaine de secondes, mais elle suffit à raser le vieux cœur de la ville, bâti de maisons en pisé : environ 78 000 familles, soit près de 300 000 habitants, se retrouvent sans toit. Le bilan humain officiel — une dizaine à une quinzaine de morts — est étonnamment faible, et probablement minoré par le secret soviétique.
La réponse de Moscou est spectaculaire : Brejnev se rend sur place, et des brigades d'ouvriers envoyées par les quinze républiques de l'URSS reconstruisent la ville en trois ans et demi. Tachkent renaît en métropole soviétique modèle — larges avenues, barres d'immeubles, microquartiers comme Tchilanzar, ville-satellite « Spoutnik » —, et plusieurs rues portent longtemps le nom des villes qui ont prêté main-forte. Conséquence durable : beaucoup de ces ouvriers, slaves pour la plupart, restent après le chantier et modifient la composition ethnique de la capitale. Le séisme de 1966 a ainsi effacé la vieille ville traditionnelle pour donner naissance au Tachkent moderne — celui-là même que la rénovation actuelle (« Tachkent 2.0 ») transforme à son tour.
L'arrivée au pouvoir de Shavkat Mirzioïev en 2016 (mort de Karimov) marque la rupture la plus profonde qu'ait connue un État centrasiatique depuis l'indépendance. En moins de cinq ans, l'Ouzbékistan passe du pays le plus fermé de la région au plus réformateur. Les changements sont structurels, pas cosmétiques.
Sur le plan économique : la convertibilité du som (2017) — après 25 ans de marché noir des devises — ouvre l'économie aux IDE. La libéralisation des prix, la réduction des subventions, et la suppression de l'obligation de cotation officielle des exportations de coton transforment le secteur agricole. Le résultat est immédiat : les IDE bondissent de 1,6 Md$ en 2016 à 9,8 Md$ en 2022. Des zones économiques spéciales sont créées à Urgut, Gijduvan et Andijan pour attirer les investisseurs étrangers.
Sur le plan diplomatique : Mirzioïev normalise les relations avec le Kazakhstan, le Kirghizstan et le Tadjikistan, rouvre les frontières fermées par Karimov, relance les pourparlers sur les barrages et l'eau. L'accord sur l'enclave de Sokh (Kirghizstan-Ouzbékistan, 2024) et l'acceptation du barrage de Roghun tadjik illustrent ce retournement. Inozemtsev compare l'ambition de Tachkent à celle de Dubaï : devenir le hub logistique, financier et touristique de la région. Cette analogie a des limites — l'Ouzbékistan reste autoritaire — mais la direction est inédite.
Le Karakalpakstan est une république autonome au sein de l'Ouzbékistan, à l'ouest du pays, sur les rives de l'ancienne mer d'Aral. Peuplée de 1,9 million de Karakalpaks — peuple turcique distinct des Ouzbeks, ayant leur propre langue et culture — cette région est la plus pauvre et la plus durement touchée par la catastrophe écologique de l'Aral.
En juillet 2022, un projet de révision constitutionnelle supprimant le droit à l'autodétermination du Karakalpakstan (prévu par la constitution ouzbèke depuis 1993) provoque une explosion sociale. Plus de 20 000 personnes descendent dans les rues de Noukous, la capitale. La répression est brutale : 35 morts officiels, des centaines d'arrestations, des peines de prison de 5 à 16 ans pour les meneurs. Mirzioïev retire le projet de révision constitutionnelle et déclare l'état d'urgence, puis se rend personnellement à Noukous pour apaiser la situation.
L'Ouzbékistan est confronté à la pression démographique la plus forte de toute la région. Avec 37,5 millions d'habitants, une croissance de 1,7 %/an et une population très jeune (âge médian 29 ans), l'EDB (2022) estime qu'il faut créer 1,5 million d'emplois par an pour absorber les entrants sur le marché du travail. C'est structurellement impossible sans une industrialisation accélérée.
Le scénario alternatif — déjà partiellement en cours — est l'émigration massive vers la Russie et le Kazakhstan. L'Ouzbékistan est le premier pays fournisseur de migrants en Russie (devant l'Ukraine et le Tadjikistan). L'attaque de Crocus City Hall (mars 2024) par des ressortissants tadjiks a durci le contexte pour les migrants centrasiatiques en Russie — mais n'a pas tari le flux, faute d'alternative économique locale. Ce défi emploi est la variable qui déterminera si la « révolution Mirzioïev » réussit ou s'enlise dans les migrations de masse et l'instabilité sociale. EDB, Fresh Perspective 2022
Kyrgyz Respublikasy · Bichkek
~7,1 M hab. · 199 900 km² · PIB/hab. ~1 400 $
Seule démocratie pluraliste d'Asie centrale, pays de montagnes (94 % du territoire) et berceau des World Nomad Games.
Le Kirghizstan est le pays le plus montagneux d'Asie centrale : 94 % du territoire dépasse 1 000 m, altitude moyenne 2 750 m. Le Tian-Chan couvre l'essentiel du pays, avec des sommets dépassant 7 000 m. Cette géographie sépare physiquement le nord (Bichkek, 40 % de la population) du sud (Och, Ferghana). La route nationale Bichkek–Och (750 km, 15 heures) franchit deux cols à 3 000 m et est coupée plusieurs mois par an.

Le lac Issyk-Koul (182 × 60 km, 1 607 m d'altitude, 668 m de profondeur) est le deuxième lac de montagne du monde. Il ne gèle jamais malgré le froid intense. Ses rives accueillent les World Nomad Games depuis 2014. À ses profondeurs, des archéologues ont identifié des structures submergées datant peut-être de 2 500 ans.
Le Kirghizstan est le seul pays d'Asie centrale avec alternance politique réelle. Mais cette démocratie est aussi la plus instable. La Révolution des Tulipes (2005) renverse Akaïev pour corruption. En 2010, Bakiev est chassé — les violences interethniques à Och font 400 à 500 morts et 400 000 déplacés kirghizes-ouzbeks. En 2020, Sadyr Japarov est libéré de prison par la foule et prend le pouvoir. Cette instabilité chronique reflète les clivages régionaux Nord/Sud, les rivalités de clans, et la faiblesse institutionnelle héritée du soviétisme.
Arrivé au pouvoir en 2020, Japarov représente un populisme nationaliste inédit en Asie centrale. Son programme : nationalisation de la mine d'or de Kumtor (réalisée 2021), renforcement des pouvoirs présidentiels (constitution réformée 2021), anti-corruption rhétorique. Il maintient les relations avec Moscou et Pékin sans rupture.
Le Kirghizstan est l'une des économies les plus pauvres d'Asie centrale (PIB/hab. ~1 400 USD). Trois piliers : les transferts de migrants (30 % du PIB, ~700 000 Kirghizes en Russie), l'or (mine de Kumtor, nationalisée 2021, jusqu'à 30 % des exportations), et le commerce de réexportation chinoise via le marché Dordoï (50 000 employés, 40 000 points de vente dans des conteneurs empilés).
La dette extérieure est préoccupante : 62 % du PIB, dont 38,6 % détenu par l'EXIM Bank of China. La nationalisation de Kumtor a éloigné les investisseurs occidentaux. La dépendance aux remises russes crée une vulnérabilité structurelle : toute crise économique en Russie frappe directement les familles kirghizes.
L'épopée de Manas est le monument littéraire kirghiz : plus de 500 000 vers dans sa version complète (20 fois l'Iliade et l'Odyssée réunies), le plus long poème oral de l'humanité. Les manaschi — bardes spécialisés — consacrent leur vie à son apprentissage. Elle mêle histoire, mythologie, géographie, médecine et morale. Classée au patrimoine immatériel UNESCO, imprimée en éditions monumentales à l'indépendance comme socle identitaire national. Le personnage de Manas est partout : billets, places, aéroports.
Le Manas n'appartient pas qu'au Kirghizstan : une importante minorité kirghize vit dans la préfecture autonome de Kizilsu, au Xinjiang chinois, où l'épopée est tout aussi vivante — c'est là qu'a œuvré le plus illustre barde de Chine, Žusup Mamay, l'un des plus grands manaschi du XXe siècle — la version la plus longue jamais publiée (plus de 500 000 vers) restant celle du Kirghizstanais Sajakbaj Karalaev. Il en résulte un véritable tir à la corde patrimonial : l'épopée a été inscrite trois fois à l'UNESCO en une décennie, au nom de deux pays. Après une tentative kirghize confuse en 2003, c'est la Chine qui fait inscrire « le Manas » en 2009, l'intégrant à ses « trois grandes épopées orales » aux côtés du Gesar tibétain. Piquée, Bichkek riposte en 2013 en faisant classer à son nom la « trilogie épique Manas, Semetey, Seïtek ». Pour la chercheuse Svetlana Jacquesson (2020), le duel révèle un paradoxe : c'est en partie l'activisme patrimonial chinois qui a ravivé, côté kirghize, la ferveur autour de Manas — la Chine ayant même érigé en 2019, à Ulugqat (Xinjiang), une statue monumentale de Manas et de ses quarante compagnons.
La yourte, le cheval, la chasse à l'aigle, le kok-boru (polo à la carcasse de chèvre) — ces traditions structurent encore l'identité nationale. Les World Nomad Games (depuis 2014, rives d'Issyk-Koul) rassemblent des équipes de 80+ pays autour de 40 disciplines nomades. C'est à la fois sport et affirmation politique : le Kirghizstan revendique le leadership du monde nomade contemporain.
La musique kirghize repose sur le komuz (luth à trois cordes) et les joutes poétiques (aïtys) — improvisation en vers entre deux musiciens devant public, classées au patrimoine UNESCO. La cuisine nomade est portée par le beshbarmak (pâtes larges et mouton), le koumis et le shashlik. Le Nauryz (21 mars) reste la fête centrale.
Le Kirghizstan est membre de l'OTSC et de l'UEEA (dépendance russe : énergie, sécurité, marché du travail). La Chine est son premier créancier. Cette double dépendance est plus contraignante qu'au Kazakhstan car les marges de manœuvre économiques sont minimes. La base militaire russe de Kant (~800 soldats) est maintenue.
Le conflit frontalier avec le Tadjikistan a longtemps été le problème géopolitique le plus immédiat : escarmouches répétées (affrontements majeurs 2021-2022 à Batken, dizaines de morts) sur une frontière restée non délimitée pendant trois décennies. Un tournant majeur est intervenu en mars 2025 : Bichkek et Douchanbé ont signé un traité de délimitation (ratifié à Khujand le 31 mars 2025) réglant le tracé, rouvrant les postes-frontières fermés depuis 2021 et rétablissant les liaisons directes. Ces décennies de tension illustraient la fragilité des États centrasiatiques face aux héritages territoriaux soviétiques — leur résolution récente marque l'une des avancées régionales les plus notables.
Le profil démographique de la région tient à une transition tardive. Sous l'URSS, la mortalité s'est effondrée — d'environ 34 ‰ en 1920 à 5,5 ‰ en 1970 — grâce à la transition sanitaire, tandis que la natalité restait très élevée : d'où une croissance rapide (13,7 millions d'habitants en 1926, plus de cinq fois plus aujourd'hui). Le reflux de la natalité n'est venu que tardivement, à partir des années 1980, et l'avortement a longtemps tenu lieu de principal moyen de contraception. La fécondité demeure fortement différenciée — longtemps bien supérieure chez les populations centrasiatiques que chez les russophones, elle a partout baissé mais reste élevée au Tadjikistan. Il en résulte des sociétés très jeunes, où les moins de 15 ans approchent 40 % de la population au Tadjikistan et au Turkménistan. Blum ; Ladier-Fouladi
Jumhurii Tojikiston · Douchanbé
~10,2 M hab. · 143 100 km² · PIB/hab. ~980 $
Le plus pauvre d'Asie centrale, pays du Pamir et des remises de migrants — 32 % du PIB provient des travailleurs à l'étranger.
La guerre civile tadjike est le conflit post-soviétique le plus meurtrier d'Asie centrale : environ 50 000 morts, des centaines de milliers de déplacés. Elle oppose des factions régionalisées : les Koulabis (sud, base du pouvoir de Rahmon) contre l'Opposition tadjike unifiée (islamistes du PRI, démocrates, Pamiris). La géographie des montagnes a structuré les fronts. Les accords de paix de Moscou (1997) consacrent la domination koulabi.

Imomali Rahmon, au pouvoir depuis 1992, est le dirigeant le plus durable d'Asie centrale. Il concentre progressivement tout le pouvoir : présidence à vie constitutionnalisée, opposition interdite, PRI déclaré terroriste (2015), arrestation des islamistes modérés. Résultat paradoxal : le pays le plus pauvre de la région est aussi l'un des plus stables — au prix d'une répression totale.
L'accord de 1997 fit même du Tadjikistan une exception : le Parti de la renaissance islamique, composante de l'opposition, y devint le seul parti islamiste légal de toute l'Asie centrale, doté de sièges au gouvernement. Cette singularité a pris fin en 2015, lorsque Douchanbé l'a interdit et classé comme organisation terroriste — alignant le pays sur l'intolérance régionale envers tout islam politique. Dudoignon ; Roche
Le Tadjikistan est à 93 % montagneux. Le Pamir, qui couvre le tiers oriental du pays, est le nœud orographique de l'Asie — convergence du Tian-Chan, Karakoram, Hindu Kouch et Kunlun. Altitude moyenne du plateau : +4 000 m. Le Pic Ismoïl Somoni (7 495 m) est le point culminant de l'ex-URSS. La route du Pamir (M41), 530 km de Douchanbé à Khorog, est l'une des plus spectaculaires et dangereuses du monde.
Le corridor du Wakhan, étroite bande afghane séparant le Tadjikistan du Pakistan, est un des passages géopolitiques les plus stratégiques et isolés du monde. Tracé par les Britanniques en 1895 pour empêcher la Russie d'atteindre l'Inde, il abrite aujourd'hui les nomades Kirghizes du Wakhan et les Tadjiks Wakhi — l'hiver y dure 8 mois.
Le Tadjikistan est l'économie la plus pauvre d'Asie centrale (PIB/hab. ~980 USD) et la plus dépendante des transferts de migrants au monde en proportion du PIB (32 % en 2022). Environ 40 % des hommes de 18 à 49 ans travaillent en Russie. Entre 1996 et 2009, les lignes aériennes directes Tadjikistan–Russie sont passées de 1 à 29 — reflet de l'intensification du corridor migratoire.
Les principales ressources nationales sont l'aluminium (usine TALCO à Tursunzoda, l'une des plus grandes d'ex-URSS, alimentée par l'hydroélectricité du Vakhsh), l'or, le coton et le potentiel hydroélectrique (Roghun). La dette envers la Chine est structurante : pour rembourser l'Eximbank, le gouvernement a cédé les droits d'exploitation d'une mine d'or à une entreprise chinoise — cas emblématique du « piège de la dette ».
Le barrage de Roghun, sur la rivière Vakhsh, est le projet structurant du Tadjikistan — et l'une des tensions géopolitiques les plus vives d'Asie centrale. À 335 m de hauteur prévu, ce sera le plus haut barrage du monde. Il permettrait au Tadjikistan d'exporter de l'électricité vers l'Afghanistan, le Pakistan et l'Inde (projet CASA-1000). Mais l'Ouzbékistan s'y est longtemps opposé violemment : le barrage réduira les débits de l'Amou-Daria pour l'irrigation ouzbèke en été.
Depuis la mort de Karimov (2016) et l'ouverture de Mirzioïev, les tensions ont baissé. La construction avance. Mais l'équation reste non résolue : le Tadjikistan contrôle les sources de l'eau dont l'Ouzbékistan et le Turkménistan ont besoin pour survivre. Cette géographie hydraulique est explosive à l'ère du changement climatique.
Le Tadjikistan est l'unique pays d'Asie centrale de culture iranienne (persanophone) dans un environnement turcophone. La langue tadjike est mutuellement intelligible avec le persan iranien — deux peuples frères séparés par des décennies de soviétisme et des alphabets différents (cyrillique vs arabe). Cette proximité culturelle avec l'Iran crée une dépendance affective et un potentiel d'influence que Téhéran cherche à exploiter prudemment.
La question ouzbèke est sensible : les grandes villes de Khojand (nord) et certaines zones du Ferghana abritent de fortes minorités ouzbèkes — officiellement 13 % mais vraisemblablement plus. Les tensions avec l'Ouzbékistan sur les enclaves et l'eau coexistent avec une interdépendance économique réelle (Samarcande et Boukhara sont historiquement tadjikophone).
Türkmenistan · Achgabat
~6,5 M hab. · 488 100 km² · PIB/hab. ~8 700 $
L'un des États les plus fermés au monde, assis sur les 4e réserves mondiales de gaz naturel.
Saparmourad Niazov (Türkmenbaşy, « père des Turkmènes »), au pouvoir de 1991 à sa mort en 2006, a érigé l'un des cultes de personnalité les plus délirants du XXe siècle. Il a renommé les mois de l'année, interdit le ballet, les cirques et les chiens dans Achgabat, fait construire une statue de lui-même tournante pour faire face au soleil en permanence, et rédigé le Ruhnama (« Livre de l'Âme ») dont la connaissance était obligatoire pour le permis de conduire et l'université. La capitale Achgabat a été intégralement reconstruite en marbre blanc — la ville détient le record mondial du nombre de bâtiments en marbre blanc.

Gurbanguly Berdimuhamedov succède à Niazov en 2007. Médecin de formation, il allège quelques excès (le ballet est réautorisé), mais maintient le système autoritaire intact. En 2022, il transfère le pouvoir à son fils Serdar — première succession dynastique d'Asie centrale au XXIe siècle. Il reste « président à vie honoraire ». Le Turkménistan se ferme encore davantage : les voyageurs étrangers sont rarissimes, les données économiques réelles inaccessibles.
Le Turkménistan possède les quatrièmes réserves de gaz naturel du monde. Le champ de Galkynysh (ex-Yolotan), découvert en 2006, est le deuxième gisement mondial avec 13 000 à 26 000 milliards de m³. Cette richesse finance le régime — eau, électricité et gaz sont distribués quasi-gratuitement à la population. Mais la géographie est impitoyable : le Turkménistan est enclavé, sans accès à la mer, entouré d'États non coopératifs (Iran sous sanctions, Afghanistan instable, Russie concurrente, Ouzbékistan rival).
Après la rupture du gazoduc vers la Russie en 2009, la Chine est devenue l'unique client. Le pipeline Asie centrale–Chine achemine ~40 milliards de m³/an vers le Xinjiang. Cette mono-dépendance donne à Pékin un levier politique absolu : Achgabat ne peut pas se permettre de contrarier son seul acheteur. Le TAPI (Turkménistan–Afghanistan–Pakistan–Inde) reste le rêve d'une diversification — bloqué par l'instabilité afghane depuis des décennies.
Le Karakoum (« sable noir ») couvre 80 % du Turkménistan — 350 000 km², quatrième désert de sable chaud du monde. Ses dunes atteignent 80 m, ses températures +50°C en été. Sous ce désert repose le gaz qui finance le régime. Le canal de Karakoum (1 375 km, construit 1954–1988) est l'un des plus grands canaux d'irrigation du monde — il dévie les eaux de l'Amou-Daria pour irriguer les terres agricoles, contribuant à l'assèchement de la mer d'Aral.
Le cheval Akhal-Téké est le symbole national du Turkménistan, figurant sur le drapeau, les armoiries et les billets. Cette race millénaire, née dans les oasis du désert turkmène, est l'une des plus anciennes et des plus rares du monde : environ 6 000 individus. Sa robe est caractéristique — reflets métalliques dorés, brillance unique due à la structure particulière des poils. Cette race est à l'origine de nombreuses races modernes dont le pur-sang anglais. La Fête du Cheval national (dernier dimanche d'avril) est l'un des rares événements publics d'ampleur en Turkménistan.
Merv (actuelle Mary) était, aux XIe–XIIe siècles, l'une des plus grandes villes du monde — peut-être la plus peuplée de son époque avec 200 000 habitants. Centre intellectuel, commercial et religieux de l'empire seldjoukide, elle produisait des savants, des poètes et des administrateurs pour tout le monde islamique. Les Mongols de Gengis Khan la rasèrent en 1221 dans l'un des massacres les plus meurtriers de l'histoire médiévale. Son site archéologique est classé au patrimoine mondial UNESCO.
Le Turkménistan est le seul pays d'Asie centrale à avoir obtenu de l'ONU le statut de neutralité permanente (1995). Il n'est membre d'aucune alliance militaire (ni OTSC, ni OCS), refuse les bases étrangères sur son territoire, et pratique un isolationnisme presque nord-coréen. Cette neutralité lui permet de maintenir des relations avec tous les acteurs régionaux sans froisser personne — mais au prix d'un isolement économique et diplomatique réel.
Les rares visiteurs étrangers sont des diplomates ou des hommes d'affaires du secteur gazier. La diaspora turkmène est quasi inexistante (émigration quasi impossible). Les informations sur la situation intérieure proviennent essentiellement de l'organisation turkmène des droits de l'Homme en exil. Le Turkménistan est le pays le moins documenté d'Asie centrale.
Le Turkménistan occupe une position unique en Asie centrale — et même dans le monde post-soviétique. Ses caractéristiques le distinguent radicalement de ses quatre voisins.
Sur le plan politique : la transition père-fils opérée en 2022 (de Gurbanguly à Serdar Berdimuhamedov) est la première de ce type dans l'espace post-soviétique — une « monarchie républicaine » de fait, qui prolonge le système hérité de Niazov.
Sur le plan économique et informationnel, l'isolement se mesure à des indicateurs rarement réunis ailleurs : le FMI n'a plus accès aux statistiques officielles depuis 2015, le pays n'a signé aucun EPCA avec l'UE et rejette les conditions du Fonds, et internet est censuré à près de 99 % — seules des connexions satellitaires illégales offrent un accès partiel. La comparaison avec la Corée du Nord, souvent faite, reste imparfaite : les Turkmènes peuvent voyager à l'étranger et le culte de la personnalité y est moins violent.
Le Grand Jeu 2.0 oppose Russie, Chine, États-Unis et puissances régionales pour l'influence sur cinq États.

L'expression « Grand Jeu » désignait au XIXe siècle la rivalité russo-britannique pour le contrôle de l'Asie centrale. Aujourd'hui, le terme est repris pour décrire une configuration plus complexe : Russie, Chine, États-Unis, Turquie, Iran, Union européenne et Inde se disputent l'influence sur cinq États qui jouent habilement de cette concurrence pour maximiser leur marge de manœuvre.
Cette grille d'analyse a des limites, comme Thorez (2016) le rappelle : elle tend à réduire les acteurs centrasiatiques à des objets passifs de rivalités extérieures, alors qu'ils exercent une véritable agentivité. Mais elle reste utile pour comprendre les enjeux.
Le rapport Clingendael de janvier 2025 documente une transformation profonde : les cinq républiques émergent de l'ombre et diversifient activement leurs relations internationales. Depuis 2022, elles affichent une diplomatie plus assumée — ni condamnation ouverte de Moscou, ni alignement sur Pékin. Le volume commercial entre la Chine et l'Asie centrale a atteint 90 milliards de dollars en 2023, contre 45 Md$ avec la Russie (×2 en deux ans). Le corridor de transit transcaspien (TITR) a enregistré une hausse de 88 % des volumes cargo en 2023, portant la Chine à concurrencer sérieusement la route nord via la Russie.
Plusieurs signes attestent d'une normalisation régionale : règlement de la frontière Kirghizstan-Tadjikistan par traité en mars 2025 après plus de trois décennies de litige, accord historique sur l'enclave de Barak (Ouzbékistan-Kirghizstan, avril 2024), première réunion des ministres de l'énergie d'Asie centrale en août 2024 à Astana pour discuter d'un réseau électrique intégré. Si la coopération régionale progresse, les cinq capitales sont néanmoins loin de toute intégration de type UE : les intérêts économiques nationaux, les asymétries de pouvoir et la méfiance persistante freinent toute institutionnalisation.
L'« émergence régionale » d'aujourd'hui efface un précédent oublié : dans les années 1990, les cinq républiques ont bel et bien tenté de bâtir leur propre union. D'abord par le bilatéralisme — accord de libre-échange Kazakhstan-Ouzbékistan en janvier 1994, aussitôt rejoint par le Kirghizstan —, puis par l'institutionnalisation : l'Union économique d'Asie centrale (1994), dotée de conseils interministériels et d'une banque régionale de développement, devient la Communauté économique d'Asie centrale (1998, avec l'adhésion du Tadjikistan), puis l'Organisation de coopération d'Asie centrale (2001). Le vocabulaire est celui de la « fraternité » et d'une intégration présentée comme « naturelle ».
Mais le projet n'a jamais dépassé le stade déclaratif. Il a buté sur l'hyper-présidentialisme de la région et la rivalité Nazarbaïev-Karimov pour le leadership, chacun voulant que la diplomatie de son pays entraîne celle de l'ensemble ; sur la neutralité du Turkménistan, qui resta à l'écart ; sur la guerre civile tadjike ; et sur le désintérêt initial d'un Eltsine pressé de pousser l'Asie centrale hors de la zone rouble. Le coup de grâce vint de Moscou : en 2004, l'organisation cense incarner le régionalisme centrasiatique admit la Russie en son sein, avant d'être absorbée dès 2005 par l'EurAsEC, le projet eurasiatique de Poutine. La décennie la plus libre de toute tutelle étrangère aura ainsi vu les ego présidentiels rendre impossible une intégration à l'européenne (Florian Mattern, IFEAC) — ce qui mesure la nouveauté des sommets centrasiatiques relancés depuis 2018.
La Russie maintient en Asie centrale des bases militaires au Kirghizstan (base de Kant, 800 soldats) et au Tadjikistan (base de Douchanbé, 201e division, 7 000 soldats — mandat prolongé jusqu'en 2042). Elle fournit du matériel militaire à tarif préférentiel. Mais son influence relative décline face à la Chine dans le domaine économique et commercial.
La guerre en Ukraine (depuis 2022) a profondément reconfiguré les rapports. Aucun État centrasiatique n'a condamné frontalement Moscou — leurs économies dépendent des transferts de migrants et leurs appareils sécuritaires de la coopération russe. Mais tous ont refusé de reconnaître les annexions territoriales, et le Kazakhstan a notamment répété que le principe de souveraineté et d'intégrité territoriale s'applique à tous les États — message limpide à Moscou.
La Chine a multiplié par 13 ses échanges commerciaux avec l'Asie centrale entre 2001 et 2007 (de 1,47 à 19,66 milliards de dollars selon les données des douanes chinoises). En 2007, le commerce bilatéral Chine–Kazakhstan représente 70 % du total des échanges sino-centrasiatiques. En 2014, les échanges commerciaux sino-centrasiatiques (46,97 milliards USD) dépassent ceux Russie–Asie centrale (29,01 milliards USD).
Après le 11 septembre 2001, les États-Unis s'installent massivement en Asie centrale : base de Khanabad en Ouzbékistan (2001–2005), base de Manas au Kirghizstan (2001–2014). La Révolution des Tulipes (2005) et les événements d'Andijan en Ouzbékistan (même année) cristallisent l'antagonisme : les États-Unis critiquent les violations des droits humains ; les régimes locaux les accusent de soutenir les opposants. L'Ouzbékistan expulse les Américains en 2005. En 2014, la base de Manas ferme. Depuis, la présence américaine est minimale — essentiellement aide économique (168 millions de dollars en 2014) et programmes antidrogues.
Longtemps absente de la compétition géopolitique centrasiatique, l'UE affirme depuis 2022 une présence croissante. Les 3 et 4 avril 2025 à Samarcande se tient le premier sommet bilatéral UE-Asie centrale. Von der Leyen et Costa représentent l'Union face aux cinq présidents centrasiatiques. Le sommet se tient dans la région — contrairement aux sommets C5+1 américain (New York) et chinois (Xi'an) — signal fort d'engagement géographique réel.
Urgence géopolitique : la Russie cherche à capter les marchés centrasiatiques pour compenser la perte du marché européen du gaz. Un gazoduc nord-Kazakhstan vers la Chine est en gestation — s'il se réalise, il remplacerait jusqu'à un tiers des volumes gaziers russes perdus vers l'Europe depuis 2022.
Le rapport Clingendael de janvier 2025 — le plus complet récemment publié sur les relations EU-Asie centrale — organise la géopolitique régionale autour de six dynamiques simultanées :
Ce qui distingue le moment actuel : contrairement aux périodes précédentes, les États centrasiatiques ne sont plus des pions passifs. Ils ont une agence réelle, savent jouer les puissances les unes contre les autres, et les réunions consultatives annuelles (depuis 2017) renforcent une identité régionale collective même sans intégration institutionnelle.
La géographie hydraulique de l'Asie centrale crée une asymétrie structurelle irréductible : les sources des deux grands fleuves (Syr-Daria, Amou-Daria) se trouvent au Kirghizstan et au Tadjikistan, mais 85 % des usages de l'eau ont lieu en aval (Kazakhstan, Ouzbékistan, Turkménistan). Pendant l'ère soviétique, un mécanisme compensatoire fonctionnait : les pays d'amont relâchaient l'eau en été pour l'irrigation, et recevaient en échange du gaz et du charbon des pays d'aval pour l'hiver. Ce mécanisme a été démantelé à l'indépendance. Résultat : les pays d'amont relâchent l'eau en hiver pour produire de l'électricité, au lieu de l'été, perturbant l'irrigation en aval.
Le barrage de Roghun au Tadjikistan (en construction depuis 2016, investissement de 6 Md$) et le barrage de Toktogul au Kirghizstan illustrent cette tension : l'Ouzbékistan s'y est longtemps opposé, craignant une réduction des flux d'irrigation. La venue au pouvoir de Mirzioïev en 2016 a permis une normalisation : l'Ouzbékistan achète désormais de l'électricité à Roghun plutôt que de bloquer le projet. C'est le signal le plus fort de coopération régionale des trente dernières années.
La politique multivectorielle — ne pas s'aligner sur un seul acteur — reste le fil conducteur de la diplomatie centrasiatique. Mais elle s'est transformée depuis 2022 : elle n'est plus seulement défensive (éviter la dépendance), elle est devenue activement diversificatrice — non sans tensions : la pression russe post-2022 a contraint plusieurs États à limiter leurs liens avec l'Occident avant de les réassumer progressivement. Le président Tokaïev résume l'ambition kazakhe : «Grand Gain pour tous au cœur de l'Eurasie» — une rhétorique qui inverse le «Grand Jeu» en compétition des puissances. Sur le plan institutionnel, l'UE a signé des Accords de partenariat renforcé (EPCA) avec le Kazakhstan (en vigueur depuis 2020) et le Kirghizstan (signé 2024). Des négociations sont en cours avec l'Ouzbékistan, le Tadjikistan. Le Turkménistan, seul, reste en dehors de tout accord structuré du fait de sa politique de neutralité permanente reconnue par l'ONU.
Réhabiliter l'agentivité des États centrasiatiques (voir plus haut) ne doit pas faire oublier ce qu'ils sont : des « petits États », catégorie que la théorie réaliste des relations internationales a longtemps reléguée au rang de simples « zones d'influence » ou d'« arrière-cour » des puissances. Le Kirghizstan en est un cas d'école : 87e du monde par la superficie, 111e par la population, 153e par le PIB (Aleksandra Bolonina, IFEAC). Faute de puissance « dure », il joue d'autres cartes : il s'est longtemps loué aux deux camps — accueillant à la fois une base aérienne américaine à Manas et une base russe à Kant — et cultive une « puissance normative », mettant en avant son image d'exception démocratique régionale pour peser, dans les négociations, plus que son poids réel.
Mais cette marge de manœuvre a un prix, que la rhétorique de la « fenêtre d'opportunité » tend à minorer. Le Kirghizstan reste structurellement dépendant : sa dette extérieure frôle les 113 % du PIB, et les transferts de ses travailleurs émigrés — surtout en Russie — pèsent près de 30 % de la richesse nationale. La politique multivectorielle consiste précisément à minimiser ces vulnérabilités sans devenir tributaire d'un seul protecteur — un équilibre d'autant plus instable que, depuis 2022, la pression russe se fait plus directe. L'agentivité des petits États est donc réelle, mais elle se déploie sur une corde raide.
Vladislav Inozemtsev (IFRI, décembre 2023) formule la thèse la plus structurée sur le moment centrasiatique actuel : les années 2023-2028 constituent une fenêtre d'opportunité sans précédent depuis l'indépendance. Trois facteurs convergents la créent simultanément.
Premier facteur : l'affaiblissement russe. La guerre en Ukraine mobilise les ressources militaires, économiques et diplomatiques russes. Moscou ne peut plus maintenir la même pression sur ses voisins centrasiatiques. Les bases militaires restent, l'influence culturelle demeure, mais la capacité coercitive s'érode. Deuxième facteur : le ralentissement chinois. La crise immobilière (Evergrande, 2022-2024), le ralentissement de la croissance et les tensions commerciales avec l'Occident réduisent la capacité d'investissement de Pékin en Asie centrale. Les nouvelles routes de la Soie avancent moins vite que prévu. Troisième facteur : l'intérêt accru de l'Occident. Les sanctions contre la Russie ont rendu les corridors centrasiatiques stratégiquement précieux. L'UE, les États-Unis, la Corée du Sud et le Japon multiplient les initiatives — le premier sommet bilatéral UE-AC à Samarcande (avril 2025) en est la manifestation la plus visible.
Cinq économies de rente exposées aux chocs externes et un défi de diversification que personne n'a encore réussi.

L'Asie centrale regorge de ressources naturelles, mais leur distribution est très inégale entre les cinq États. Le Kazakhstan, l'Ouzbékistan et le Turkménistan sont exportateurs d'hydrocarbures ; le Kirghizstan et le Tadjikistan n'en ont pratiquement pas (ils compensent par l'or pour le premier, l'aluminium et l'hydroélectricité pour le second).
Les gisements de Tengiz (découvert 1979) et de Kashagan (découvert 2000) font du Kazakhstan une puissance pétrolière régionale. Kashagan est le plus grand gisement découvert depuis 30 ans — mais aussi l'un des plus difficiles à exploiter : soufre corrosif, pressures extrêmes, mer Caspienne inhospitalière. Son développement, par un consortium international (ExxonMobil, Shell, Total, ENI, CNPC), a coûté 50 milliards de dollars et accumulé des retards de 10 ans. 76,5 % du pétrole kazakh transite encore par la Russie via le Caspian Pipeline Consortium.
Après la coupure unilatérale du gazoduc vers la Russie en 2009 (suite à un différend commercial), le Turkménistan a basculé vers la Chine. Le pipeline Asie centrale–Chine achemine aujourd'hui la quasi-totalité des exportations gazières turkmènes vers le Xinjiang. Achgabat est passé d'une dépendance russe à une dépendance chinoise — substituant un maître à un autre, sans souveraineté réelle sur ses propres ressources.
On l'oublie souvent, mais c'est en Ouzbékistan — et non sur la Caspienne — qu'est né le pétrole centrasiatique. Les premiers forages ont lieu dans la vallée de Ferghana en 1883-1884, et la production démarre dès 1885 : près de Kokand, l'entrepreneur D. P. Petrov distille un pétrole qu'il expédie à Tachkent et Andijan, notamment pour alimenter les usines d'égrenage du coton (Hélène Rousselot, IFEAC). Troisième producteur de la région derrière le Kazakhstan et le Turkménistan, l'Ouzbékistan est surtout un pays gazier — une ressource longtemps tournée vers la consommation intérieure et le marché régional.
Rousselot suit un fil discret mais révélateur : l'« indigénisation » de ces secteurs, c'est-à-dire le remplacement progressif des cadres russes par des ingénieurs et des géologues locaux, formés sur place. Engagé sous l'URSS, ce processus fut inégal d'une république à l'autre — une autre manière de mesurer, au-delà des volumes extraits, à quel point chaque État a fini par tenir réellement les leviers d'une industrie stratégique. Une souveraineté qui ne se lit pas qu'en barils, mais aussi en compétences.
Les transferts de fonds des travailleurs migrants constituent la principale source de revenus extérieurs du Tadjikistan et du Kirghizstan. Le Tadjikistan est régulièrement classé comme l'un des pays les plus dépendants des remises migratoires au monde — 32 % du PIB en 2022 (pic de ~48 % en 2013), selon la Banque mondiale.
Thorez (2016) recense, au printemps 2016, 3,8 millions de ressortissants centrasiatiques en Russie : 1,755 millions d'Ouzbékistanais, 863 000 Tadjikistanais, 573 000 Kirghizstanais. Ce chiffre, déjà considérable, sous-estime les flux réels car de nombreux migrants sont en situation irrégulière et non enregistrés.
Le Haut-Badakhchan tadjik fournit environ 5 % des migrants tadjiks pour seulement 3 % de la population nationale — surreprésentation liée à la pauvreté extrême de la région. Pratiquement tous les foyers pamiris ont un travailleur temporaire en Russie. Ce départ massif des hommes en âge de travailler : modifie l'organisation du travail agricole (les femmes prennent en charge les activités), déstabilise les institutions sociales, transforme le statut des femmes, et crée une dépendance structurelle aux transferts monétaires.
Malgré des ressources naturelles considérables, l'Asie centrale affiche des inégalités structurelles profondes. La rente pétrolière et gazière profite d'abord aux élites politiques et à leurs entourages, dans une logique clientéliste héritée du soviétisme. Le rapport Transparency International 2016 classe tous les pays centrasiatiques dans le dernier quart mondial : Kazakhstan 131e/176, Kirghizstan 136e, Tadjikistan 151e, Turkménistan 154e, Ouzbékistan 156e.
Le système soviétique visait, en théorie, à gommer les écarts entre territoires : l'aménagement planifié devait unifier l'espace et y répartir également l'activité. L'indépendance a inversé cette logique. Privatisations, redéfinition des circuits de production et trajectoires nationales divergentes ont fait éclater l'ancien ensemble en un espace profondément hétérogène. À l'échelle régionale, l'écart le plus spectaculaire sépare le Kazakhstan de ses voisins du sud : d'environ 1 à 3 en 1990, le rapport de PIB par habitant entre le Tadjikistan et le Kazakhstan dépassait 1 à 10 en 2010 (moins de 1 000 dollars contre plus de 11 000). Ce décrochage isole le Kazakhstan, les quatre autres républiques étant parfois regroupées sous le nom d'« Asie moyenne ».
Les fractures se creusent aussi à l'intérieur de chaque pays. Au Kazakhstan, les régions pétrolières de la Caspienne et les deux capitales, Almaty et Astana, concentrent la richesse, loin des périphéries rurales ; au Kirghizstan, le nord de Bichkek se distingue du sud densément peuplé du Ferghana. Partout subsiste le fossé ville-campagne. Jusque dans les villes : la libéralisation du marché immobilier a fait surgir, aux marges d'Almaty et de Bichkek, des quartiers fermés et des résidences de standing réservés à l'élite. La ville soviétique égalitaire cède la place à des espaces ségrégués — le territoire ne vise plus à produire l'égalité, mais en épouse les écarts. Thorez, 2014
L'indépendance a frappé de plein fouet un système éducatif jusque-là financé par l'État soviétique. Faute de moyens, la qualité s'est dégradée — manuels et matériels manquants, enseignants mal payés, corruption gangrenant l'accès aux études supérieures. Si l'alphabétisation reste élevée, la scolarisation recule dans les campagnes : en Ouzbékistan, les écoliers ont longtemps été mobilisés chaque automne pour la récolte du coton ; au Tadjikistan, des jeunes filles quittent l'école pour le mariage. Au Turkménistan, Niazov a même raccourci la durée des études. Depuis, les États réagissent, intégrant les nouvelles technologies et réorganisant l'université selon le modèle de Bologne.
L'école est aussi devenue un instrument de construction nationale : manuels d'histoire et de géographie réécrits, récit glorieux du président, valorisation de la langue titulaire — au prix d'un recul des écoles en langues minoritaires, comme les écoles tadjikes d'Ouzbékistan, jusqu'à Samarcande et Boukhara. Surtout, un système à plusieurs vitesses s'installe : à côté d'écoles publiques en difficulté prospèrent écoles privées, établissements turcs (le réseau Gülen, fermé en Ouzbékistan et au Turkménistan) et filières d'élite. Le Kazakhstan a lancé dès 1994 son programme Bolashak (« l'avenir »), qui envoie ses meilleurs étudiants à l'étranger contre cinq ans de service au retour, et créé à Astana une université anglophone d'élite, la Nazarbaïev University. Les familles aisées envoient leurs enfants étudier en Russie ou, de plus en plus, en Chine — une hiérarchisation scolaire qui épouse celle des nouvelles classes sociales. Balci ; Laruelle & Peyrouse
Le système soviétique avait doté la région d'une couverture sanitaire universelle et gratuite (modèle Semachko), fondée sur un maillage dense et la prévention, jusque dans les campagnes. À la veille de l'indépendance, l'espérance de vie y atteignait environ 65 ans pour les hommes et 75 ans pour les femmes. La transition l'a fait vaciller : effondrement des financements, infrastructures vétustes, personnel sous-payé et généralisation des paiements informels — les « dessous de table » — qui privatisent de fait l'accès aux soins. L'espérance de vie a reculé, sous l'effet de l'alcoolisme et des maladies cardio-vasculaires ; au Kazakhstan même, la mortalité des hommes de 45-54 ans a doublé entre 1987 et 1995.
Depuis les années 2000, les réformes — décentralisation, privatisation partielle, assurance maladie au Kazakhstan — sont très inégales. Au Turkménistan, Niazov a fermé la plupart des centres médicaux ruraux, au prix d'une résurgence de la poliomyélite. Surtout, des maladies que l'on croyait maîtrisées sont réapparues : la tuberculose multirésistante et, le long des routes de la drogue, une épidémie de VIH liée à l'usage de drogues injectables, particulièrement vive en Ouzbékistan. Les antirétroviraux existent désormais, mais la stigmatisation des usagers et la criminalisation freinent leur prise en charge. La santé reste un marqueur des inégalités d'ensemble — entre le Kazakhstan et le sud pauvre, entre les villes et des campagnes délaissées, sur fond d'héritage sanitaire de l'Aral. Hohmann ; Banque mondiale
L'économie kazakhe s'est construite sur un pari libéral précoce. Dès 1993, le premier partenariat pétrolier post-soviétique, Tengizchevroil, est créé : Chevron et ExxonMobil détiennent 75 %, Kazmunaïgaz 20 %. Ce projet aux droits exclusifs sur 40 ans a généré plus de 70 milliards de dollars d'investissements directs et porté la production du champ de Tengiz de 930 000 tonnes en 1993 à 30 millions de tonnes en 2019. Inozemtsev (IFRI, 2023) souligne que la capacité du Kazakhstan à attirer des investisseurs étrangers dans des secteurs «stratégiques» — à rebours des réflexes protectionnistes de ses voisins — constitue la source principale de sa divergence économique positive par rapport au reste de la région.
En 1997, une cérémonie à Washington réunit le président Nazarbaïev et le vice-président Al Gore pour signer un accord impliquant six majors pétrolières (Agip, BP, Mobil, Shell, Statoil, Total) sur le gisement de Kashagan — estimé à 6 milliards de tonnes, l'un des plus grands gisements pétroliers découverts depuis 50 ans. La dépendance aux hydrocarbures a cependant un revers : 80 % des exportations transitent encore via le territoire russe par le Consortium du Pipeline Caspien (CPC), ce que Moscou a utilisé comme levier de pression depuis 2022.
Depuis l'invasion de l'Ukraine, l'Asie centrale est devenue un couloir de contournement des sanctions occidentales contre la Russie. Les exportations du Kirghizstan vers la Russie ont augmenté de 250 % en volume en 2022 ; celles du Kazakhstan de 39 %, de l'Ouzbékistan de 77 %. Ces marchandises — électronique, composants, biens à double usage — ne sont ni produites ni habituellement exportées par ces pays. Le département d'État américain a sanctionné en 2022 la société ouzbèke Promcompleklogistic pour avoir facilité le contournement de sanctions en faveur de l'industrie de défense russe. Inozemtsev (IFRI, 2023) souligne que ce contournement n'est généralement pas une politique gouvernementale, mais une activité privée tolérée — et que des mécanismes ciblant les banques (comme l'exclusion du système Mir) seraient plus efficaces que des pressions sur les gouvernements.
Le Kazakhstan, malgré un PIB par habitant d'environ 10 000 USD en 2019, présente un écart de développement saisissant entre Astana et Almaty d'un côté, et les régions rurales de l'ouest ou du sud de l'autre. Les inégalités de revenus sont particulièrement marquées dans les zones pétrolières (Atyrau, Aktau), où la richesse extractive côtoie une pauvreté persistante.
La Mongolie (hors des cinq pays d'Asie centrale stricto sensu) offre un miroir intéressant : dotée d'immenses ressources minières (cuivre d'Oyu Tolgoi, charbon, uranium, terres rares), elle exporte 80 % vers la Chine et dépend de la Russie pour l'énergie. Son PIB monte et descend au rythme des prix du cuivre. La moitié de la population vit à Oulan-Bator dans des conditions souvent précaires, tandis qu'un tiers reste éleveur nomade dans les steppes. Le même paradoxe ressources abondantes–développement inégal qu'en Asie centrale.
La Belt & Road Initiative réinvente 3 000 ans d'échanges — l'Asie centrale au cœur des corridors terrestres vers l'Europe.

Le terme Seidenstrasse a été inventé par le géographe allemand Ferdinand von Richthofen en 1877. Il désigne en réalité non pas une route mais, selon Lucette Boulnois, « un faisceau d'itinéraires commerciaux transcontinentaux, allant de la Chine aux rives de la Méditerranée, par l'Asie centrale et l'Iran, faisceau complété de routes maritimes ». Les échanges historiques ont duré du IIe siècle av. J.-C. au XVe siècle — mais sans jamais ressembler à une « route » continue. Les marchands ne parcouraient généralement qu'un segment du trajet total de 7 000 km à 12 000 km, à raison de 25-30 km par jour. La soie représentait 90 % des exportations chinoises ; en échange venaient les chevaux, les gemmes, la verrerie et plus tard le verre soufflé, la technique du papier (après la bataille de Talas, 751), et d'innombrables plantes et connaissances scientifiques.
L'idée de connecter l'Europe et l'Asie par voie ferroviaire ne date pas de 2013. En 1959, les Nations Unies (UNESCAP) proposaient déjà un réseau ferroviaire transasiatique. L'Union européenne lança le programme TRACECA en 1993 pour désenclaver les républiques postsoviétiques. La Banque asiatique de développement finançait CAREC depuis 1997. C'est la Deutsche Bahn Schenker qui organisa les premiers trains-blocs réguliers Chine-Europe en 2008–2011, avant même l'annonce officielle de la BRI. Xi Jinping a su donner une cohérence narrative et des moyens financiers massifs à des projets déjà en cours.
Xi Jinping prononce le 7 septembre 2013 à l'Université Nazarbaïev d'Astana le discours annonçant la « ceinture économique de la Route de la Soie » (Silk Road Economic Belt, SREB). Quelques semaines plus tard, à Jakarta, il annonce la « Route maritime du XXIe siècle ». Ensemble, ces deux composantes forment ce qu'on appellera One Belt One Road (OBOR), rebaptisé Belt and Road Initiative (BRI) en 2015. Le choix d'Astana n'est pas anodin : il ancre l'initiative dans l'imaginaire géopolitique de l'Asie centrale et positionne la Chine comme héritière naturelle des échanges eurasiatiques historiques.
L'Asie centrale occupe une position centrale dans le récit de la BRI — mais sa place dans le commerce extérieur chinois est bien modeste. Les échanges Chine-Asie centrale sont passés de 460 millions de dollars en 1992 à près de 2 milliards en 2000, puis à 40 milliards en 2010 et à un pic de 50 milliards en 2013. Paradoxalement, le lancement de la BRI a coïncidé avec une période d'inflexion : les échanges sont retombés à 35 milliards en 2017, sous l'effet de la baisse des cours des matières premières (les exportations centrasiatiques vers la Chine sont dominées par pétrole, gaz et minerais).
L'effet le plus tangible de la BRI en Asie centrale est l'explosion du fret ferroviaire transcontinental. En 2011, moins de 1 500 équivalents vingt pieds (EVP) transitaient entre la Chine et l'Europe par voie ferrée. En 2013 : 7 000 EVP. En 2017 : 300 000 EVP. En 2018, 4 367 trains de conteneurs ont traversé le Kazakhstan. La croissance est spectaculaire, même si la voie ferroviaire ne capte que 1,3 % du volume total des échanges Chine-Europe (contre 95 % pour le maritime).
L'essor du rail repose en grande partie sur des subventions massives des provinces chinoises. En 2018, les subventions atteignaient en moyenne 4 000 dollars par conteneur de 40 pieds, réduisant de moitié le coût réel pour les chargeurs. L'ensemble des subventions provinciales représentait environ 600 millions de dollars par an. Le gouvernement chinois a commencé à les réduire à partir de 2018, exigeant qu'elles ne dépassent pas 50 % du coût domestique. La viabilité à long terme du corridor ferroviaire sans subventions reste une question ouverte.
La zone frontalière de Khorgos (entre le Xinjiang chinois et le Kazakhstan) est devenue l'emblème concret de la BRI. Le Centre international de coopération transfrontalière (ICBC) a ouvert en 2011 côté kazakhstanais. La gare ferroviaire d'Altynkol — 2e connexion ferroviaire sino-kazakhstanaise, permettant le changement d'écartement entre les voies chinoise (1 435 mm) et soviétique (1 520 mm) — est opérationnelle depuis 2012. Le port sec de Khorgos Gateway a été inauguré en 2015, équipé pour traiter une vingtaine de trains par jour. En 2017, la Chine (COSCO Shipping + Lianyungang Port) a racheté 49 % du port sec côté kazakhstanais — un signal fort d'intégration verticale de la chaîne logistique.
Les infrastructures décrites plus haut donnent une image flatteuse ; vue du sol, la « vitrine » est plus contrastée. L'analyse du site — jusque par imagerie satellite — révèle un développement profondément asymétrique entre les deux rives de la frontière (Marie Hiliquin, IFEAC) : côté chinois, la zone s'est densifiée rapidement ; côté kazakhstanais, le décollage tarde. La zone franche transfrontalière (ICBC), conçue comme un espace de coopération « internationale » avec ses centres commerciaux duty free et ses équipements touristiques, est en pratique surtout fréquentée par des acheteurs et des négociants chinois — un flux à sens unique plus qu'une vitrine partagée.
Surtout, le projet ne flotte pas au-dessus des sociétés : il s'y heurte. Au Kazakhstan, le ressentiment envers la présence chinoise a affleuré à deux reprises (Alexis Delpierre, IFEAC). En 2016, l'annonce de la mise aux enchères de 1,7 million d'hectares de terres — aussitôt soupçonnée de profiter à Pékin — déclenche des manifestations « foncières » dans tout le pays ; en septembre 2019, en pleine visite du président Tokaïev en Chine, une véritable vague sinophobe secoue plusieurs villes. Le tout sur fond d'opacité gouvernementale et d'appréhensions culturelles anciennes envers le voisin chinois (Laruelle et Peyrouse). Khorgos rappelle ainsi que les « routes de la soie » ne se jouent pas qu'en contrats et en conteneurs, mais aussi dans la méfiance des populations qu'elles traversent.
Pendant qu'on célèbre les grands corridors, l'essentiel du commerce trans-asiatique réel passe par les bazars de la « mondialisation par le bas » (Julien Thorez) : d'immenses marchés de gros et de détail nés au tournant des années 1990, portes d'entrée des produits chinois — mais aussi turcs, iraniens ou coréens. Barakholka à Almaty, Korvon à Douchanbé, Kara-Suu sur la frontière kirghizo-ouzbèke près d'Och, et surtout Dordoï, dans les quartiers nord-est de Bichkek : en 2008, plus de 50 000 personnes y travaillaient, sur quelque 40 000 points de vente — magasins, conteneurs et kiosques —, ce qui en faisait le plus grand marché d'Asie centrale.
Le Kirghizstan, premier pays de la région à intégrer l'Organisation mondiale du commerce, en a tiré un véritable modèle de réexportation. Dordoï et Kara-Suu sont les seuls bazars centrasiatiques dont l'activité dépend majoritairement d'acheteurs étrangers : Kara-Suu approvisionne surtout l'Ouzbékistan et le Tadjikistan, Dordoï fournit le Kazakhstan, l'Ouzbékistan, le Tadjikistan et jusqu'à la Sibérie russe — faisant du pays une plate-forme de redistribution et un maillon de transit entre la Chine et la Russie. Ce modèle s'essouffle toutefois : la zone de Khorgos concurrence désormais directement Dordoï, tandis que l'entrée du Kirghizstan dans l'Union économique eurasiatique, conjuguée au ralentissement russe et kazakh, fragilise ses marchés. Pour Thorez, ces échanges informels sont le vrai visage du commerce régional — bien plus tangible que les corridors transcontinentaux —, mais ils ne rejoignent pas l'Europe et restent d'ampleur limitée à l'échelle mondiale : la « renaissance de la Route de la soie » est, pour lui, largement un mythe.
Les investissements chinois en Asie centrale ont précédé l'annonce de la BRI. La Chine a investi 3 milliards de dollars dans un oléoduc Kazakhstan-Chine inauguré en 2006, exploité conjointement par la CNPC et KazMunaiGaz. Un gazoduc Turkménistan-Ouzbékistan-Kazakhstan-Chine a été inauguré en 2009, offrant pour la première fois au Turkménistan un débouché qui contourne la Russie. Une seconde voie ferrée via Khorgos/Altynkol est mise en service en 2011. La BRI a rationalisé et amplifié ces investissements, mais ne les a pas créés ex nihilo.
Le financement de la BRI repose sur un nombre limité d'acteurs : les policy banks chinoises (Banque de développement de Chine et EXIM Bank), les quatre grandes banques commerciales chinoises (les « Big Fours »), le Fonds de la Route de la Soie (40 milliards de dollars, créé en 2014), et la Banque asiatique d'investissement dans les infrastructures (AIIB, 100 milliards de dollars, 70 membres dont les cinq États centrasiatiques). En pratique, 89 % des projets d'infrastructure de transport dans 34 pays étudiés sont réalisés par des entreprises chinoises, et le financement est quasi entièrement chinois.
La question du « piège de la dette » est débattue. Des cas concrets alimentent l'inquiétude : au Sri Lanka, incapable de rembourser un prêt de 307 millions de dollars à 6,3 % pour le port d'Hambantota, le gouvernement a accordé un bail de 99 ans à une société chinoise contrôlant 70 % du capital en 2017. Au Tadjikistan, un prêt pour une centrale thermique s'est soldé par le transfert des droits d'exploitation d'une mine d'or. Au Kirghizstan, la dette publique externe atteint 62 % du PIB, dont 38,6 % détenu par l'EXIM Bank of China.
Le Corridor économique Chine-Pakistan (CPEC) relie Kachgar (Xinjiang) au port de Gwadar sur la mer d'Arabie — 3 000 km d'infrastructures pour 62 milliards de dollars d'investissement répartis sur 16 projets (énergie, routes, zones économiques spéciales). Pour la Chine, c'est une solution au « dilemme de Malacca » : l'accès à l'Océan Indien sans passer par le détroit de Malacca, vulnérable à un éventuel blocus américain. Le CPEC a fait croître la dette publique externe du Pakistan de 59 % à 67 % du PIB entre 2014 et 2017. Islamabad a dû négocier un plan de sauvetage avec le FMI en 2018 — le 13e depuis 1980. La stabilité sécuritaire au Baloutchistan (province traversée par le corridor, marquée par une insurrection séparatiste) reste une contrainte majeure.
La guerre en Ukraine a perturbé les corridors terrestres passant par la Russie. Le « Corridor transcaspien » (via Azerbaïdjan et Géorgie, contournant la Russie) a gagné en importance. La Chine a simultanément recalibré la BRI : réduction des prêts à haut risque, orientation « verte » officialisée, accent sur les infrastructures numériques (route de la soie numérique). Le 3e Forum BRI d'octobre 2023, à Pékin, a mis en avant une BRI « de haute qualité » — signal que la phase des grands projets d'infrastructure spectaculaires mais peu rentables est en partie révolue.
La présence chinoise en Europe via la BRI est réelle mais inégale. L'investissement phare est le port du Pirée (Athènes) : la COSCO Shipping contrôle 51 % de l'Autorité portuaire du Pirée depuis 2016, transformant un port secondaire en troisième port européen par volume de containers. L'objectif est stratégique — faire du Pirée la tête de pont maritime de la BRI vers l'Europe centrale et orientale. La Chine a également développé le format CEE 16+1 (depuis renommé 17+1), regroupant les pays d'Europe centrale et orientale, dont plusieurs membres de l'UE. Ce format permet à Pékin de court-circuiter la décision collective européenne en négociant bilatéralement avec des États individuels, créant une fragmentation structurelle dans la réponse européenne.
Mais la stratégie européenne de Pékin montre ses limites : plusieurs pays (Lituanie, Estonie, Lettonie) ont quitté le format 17+1, la Commission européenne a durci son instrument de contrôle des investissements étrangers, et la résistance politique aux rachats d'infrastructures sensibles par des entités chinoises s'est renforcée. L'Allemagne a bloqué plusieurs acquisitions et plafonne désormais les parts chinoises dans ses ports. L'asymétrie demeure : la Chine continue de progresser dans les pays les plus vulnérables économiquement.
Au-delà des pipelines et des chemins de fer, la Chine déploie une stratégie d'acquisition d'infrastructures énergétiques en Europe via la State Grid Corporation of China (SGCC). Ce géant public d'État, premier distributeur d'électricité mondial, a acquis des parts dans les opérateurs de réseaux de transport d'électricité en Italie (2014, 35 % de CDP Reti), en Grèce (2016, 24 % d'ADMIE), au Portugal (2012, 25 % de REN). Ces acquisitions, distinctes des projets BRI classiques, s'inscrivent dans un projet de long terme : créer les conditions d'un réseau électrique eurasiatique interconnecté, fondement d'une dépendance structurelle européenne envers les infrastructures chinoises. La Commission européenne a finalement durci les règles de réciprocité en 2019, mais les acquisitions existantes restent en place.
Côté centrasiatique, les gazoducs reliant le Turkménistan, l'Ouzbékistan et le Kazakhstan à la Chine (inaugurés en 2009) sont aujourd'hui les artères principales de la dépendance turkmène : Achgabat exporte 90 % de son gaz vers la Chine, sans alternative viable. Cette concentration crée un levier colossal — mais aussi une vulnérabilité partagée : la Chine reste dépendante de ces exportations pour ses provinces occidentales.
Les remises des migrants représentent plus de 30 % du PIB tadjik et kirghiz — une dépendance sans équivalent en Eurasie.

La Banque eurasiatique de développement (EDB) a publié en 2022 une analyse de référence. En 2021, le PIB agrégé des cinq républiques s'élevait à 347 Md USD, multiplié par 7,5 en vingt ans (par 4 en termes réels). La croissance moyenne annuelle a atteint 6,2 % sur 2000-2021, dépassant la moyenne des pays émergents (5,3 %). Le stock d'IDE s'élève à 211 Md USD (×17 depuis 2000). En 2021, le commerce extérieur total atteignait 165,5 Md USD, la part commerciale mutuelle intra-régionale passant de 6,4 % à 9,9 % entre 2014 et 2021.
Les IDE chinois en Asie centrale s'élèvent à ~40 Md USD (fin 2020), soit le double des IDE russes (21,7 Md$ selon méthodologie EDB). En 2023, le volume commercial Chine-AC a atteint 90 Md USD (Clingendael 2025), contre 45 Md USD Russie-AC. Les exportations restent dominées par les produits minéraux et métallurgiques (67 % en 2021). Les quatre défis structurels identifiés par l'EDB sont : enclavement, dépendance aux ressources, coordination eau-énergie insuffisante, et vulnérabilité climatique.
La guerre a également produit un flux migratoire inverse inédit : entre 150 000 et 200 000 citoyens russes (anti-mobilisation, diaspora libérale, entrepreneurs) se sont installés au Kazakhstan et au Kirghizstan en 2022–2023. Cette « relocalisation » a provoqué une hausse immédiate des loyers à Almaty (+40 %), une pression sur les services locaux, et des tensions identitaires inédites — des Russes fuyant la Russie dans des pays que la Russie considère comme son étranger proche. Pour les travailleurs migrants centrasiatiques en Russie, la mobilisation partielle a créé un risque nouveau : environ 30 000 ressortissants tadjiks, kirghizes et ouzbeks possédant la double nationalité russe ont reçu des convocations militaires en 2022. Clingendael 2025 · UNHCR 2023 · RFE/RL 2022
Le rapport Clingendael (janvier 2025) actualise les données migratoires : en 2022, les remises représentaient 32 % du PIB au Tadjikistan (pic de ~48 % en 2013), 27 % au Kirghizstan et 18 % en Ouzbékistan. La Russie demeure la source principale, mais sa part décroît au profit du Kazakhstan, des États-Unis et de la Corée du Sud pour l'Ouzbékistan. L'attaque de la Crocus City Hall (mars 2024), perpétrée par des ressortissants tadjiks, a durci les conditions pour les migrants tadjiks en Russie, avec une recrudescence de la xénophobie et des contrôles. Parallèlement, la guerre en Ukraine a créé un flux inverse : des Russes fuyant la conscription s'installent en Asie centrale, tandis que des migrants centrasiatiques sont recrutés pour des rôles logistiques dans la guerre.
— Julien Thorez, Revue Européenne des Migrations Internationales, 2016
Cette critique de Thorez est fondamentale. Pendant que diplomates, économistes et journalistes débattent des pipelines, des corridors et de la Belt and Road Initiative, des millions d'Asiatiques centraux vivent dans des chantiers de construction à Moscou, nettoient des appartements à Iekaterinbourg ou vendent des légumes dans des marchés sibériens. C'est cette réalité invisible qui structure vraiment les économies de la région.
La disparition de l'URSS déclenche une émigration massive des populations russophones — Russes, Ukrainiens, Allemands, Coréens — qui « rentrent » dans leurs « patries historiques ». La population russe d'Asie centrale passe de plus de 9 millions (recensement 1989) à moins de 5 millions aujourd'hui. Ce départ massif prive la région de nombreux techniciens, ingénieurs et cadres formés — contribuant à la dégradation initiale des services publics et des industries.
Ce phénomène de masse affecte surtout le Tadjikistan, le Kirghizstan et l'Ouzbékistan. Il constitue une nouveauté historique absolue pour les Kirghizes — peuple nomade qui, sous l'URSS, ne quittait guère son territoire. Pour les Tadjiks, c'est une réactivation de pratiques pré-soviétiques (migrations vers les oasis), mais à une échelle inédite et vers une destination nouvelle : la Russie.
Les migrants s'installent principalement à Moscou et dans les grandes villes russes (Iekaterinbourg, Saint-Pétersbourg, Kazan, Novossibirsk). Ils travaillent dans la construction, le commerce de détail, le nettoyage et l'entretien — souvent de façon informelle, sans contrat formel. Une hiérarchie des destinations s'établit selon le niveau de qualification : les plus diplômés rejoignent l'Europe occidentale ou l'Amérique du Nord, les cadres moyens vont en Russie ou au Kazakhstan, les moins qualifiés restent dans les États voisins.
Si la Russie concentre l'essentiel des flux, d'autres destinations émergent. La Corée du Sud accueille environ 55 000 Ouzbékistanais (données 2017). Les pays du Golfe persique (Émirats arabes unis, Qatar) attirent des travailleurs centrasiatiques, particulièrement dans la construction. Ces nouvelles routes migratoires reflètent une diversification stratégique des ménages centrasiatiques qui cherchent à réduire leur dépendance envers la Russie.
À côté de ces routes lointaines, une destination bien plus proche s'est imposée : le Kazakhstan lui-même. Le pays fait figure d'exception régionale, car il est le seul à être passé d'une logique d'émigration à une logique d'immigration. Dans les années 1990, le départ de près de trois millions de russophones, souvent qualifiés, lui avait fait perdre une part substantielle de sa population. Mais à partir de 2004, porté par la rente pétrolière et une croissance rapide, il inverse la tendance et devient un pôle d'attraction.
Deux flux distincts s'y croisent. Le premier, ethnique, est le rapatriement organisé des Kazakhs de l'étranger, les « Oralman ». Le second, économique, draine des centaines de milliers de travailleurs venus des voisins plus pauvres — surtout d'Ouzbékistan et du Kirghizstan, plus rarement du Tadjikistan. Concentrés dans les régions méridionales frontalières et dans les grandes villes, Almaty et la capitale Astana, ils s'emploient dans le bâtiment, les bazars et la restauration, et au rythme des saisons agricoles : ramassage du coton autour de Chimkent, récolte du tabac à l'est d'Almaty. Comme pour la Russie, c'est l'écart de salaires de part et d'autre de la frontière qui nourrit ces mobilités. À l'échelle de l'Asie centrale, le Kazakhstan joue ainsi un rôle d'aimant comparable à celui de la Russie pour l'ensemble post-soviétique. D'après les travaux de J. Thorez, M. Laruelle (2010) et S. de Tapia (2012).
Le départ massif des hommes en âge de travailler transforme profondément les sociétés de départ. Les femmes prennent en charge l'agriculture, l'éducation des enfants, les décisions économiques. Les structures familiales et claniques traditionnelles sont perturbées. Le statut des femmes évolue — parfois vers plus d'autonomie, parfois vers plus de précarité. Les transferts d'argent permettent de construire des maisons, de scolariser les enfants, mais créent aussi une dépendance qui décourage l'investissement productif local. Les séparations prolongées fragilisent les familles elles-mêmes : épouses « laissées au pays », unions qui se défont à distance, enfants élevés par les grands-parents — et une vulnérabilité brutale quand les transferts se tarissent, comme lors des chocs de 2014 et 2022.
La dimension juridique de ces ruptures est singulière : faute d'être enregistrés à l'état civil, les divorces prononcés à distance, par téléphone ou par message, n'ont aucune valeur légale. Certains migrants fondent une seconde famille en Russie, tandis qu'au pays des remariages se nouent parfois sur le seul mode religieux, le « nikoh ». D'après C. Cleuziou (2014).
La guerre en Ukraine et les sanctions économiques ont fortement affecté les migrants centrasiatiques en Russie. Le rouble s'est effondré (-30 % en mars 2022), réduisant la valeur réelle des transferts. Simultanément, la mobilisation militaire russe a créé un appel d'air sur le marché du travail (les Russes étant envoyés au front), ce qui a paradoxalement augmenté les salaires disponibles pour les travailleurs centrasiatiques — au moins temporairement. Des dizaines de milliers de citoyens centrasiatiques ont par ailleurs été recrutés dans les armées contractuelles russes, avec des risques et des conséquences géopolitiques que les cinq gouvernements regardent avec inquiétude.
Les migrations de travail centrasiatiques marquent une rupture anthropologique profonde avec un passé sédentaire. Avant 1991, les Tadjiks, Ouzbeks et Kirghizes étaient les groupes ethniques les moins mobiles de toute l'URSS — aucun exode rural, contrairement aux campagnes russes ou ukrainiennes. La raison : les populations des mahalla (quartiers villageois) ne souhaitaient pas quitter leur milieu culturel, et l'agriculture privée (exploitations auxiliaires domestiques) assurait des revenus complémentaires suffisants. Le passage des kolkhoziens aux passeports intérieurs en 1975 n'avait rien changé à ces comportements.
Depuis les années 1990, la transformation est radicale. Les oasis du Ferghana — à Andijan, la densité dépasse 600 hab/km² — sont devenues des régions d'émigration massive. Le travail agricole ne mobilise plus la majorité de la main-d'œuvre ; les remises des migrants ont supplanté les revenus oasiens. Au Tadjikistan, environ 50 % des hommes de 18 à 50 ans sont investis dans les migrations de travail. Les villages s'étendent au détriment des périmètres irrigués, financés par l'argent gagné à l'étranger. Les populations centre-asiatiques deviennent, selon la formule de Thorez (2014), « de moins en moins oasiennes ».
OTSC, OCS, trafics, frontières — le paysage sécuritaire centrasiatique est l'un des plus complexes du monde post-soviétique.

L'Asie centrale présente un paradoxe frappant : ses dirigeants invoquent constamment la menace terroriste pour justifier la répression de toute opposition, mais la région est objectivement parmi les moins touchées du monde musulman par le terrorisme islamiste. Cette instrumentalisation politique est bien documentée : la définition d'« extrémiste » par les gouvernements centrasiatiques (et par l'OCS via le RATS à Tachkent) est suffisamment floue pour s'appliquer à n'importe quelle opposition organisée — islamiste modéré, libéral, nationaliste ou syndicaliste.
En réalité, les menaces sécuritaires réelles de la région sont de trois ordres distincts : le trafic de drogue afghane (route du Nord), les conflits frontaliers interétatiques hérités du soviétisme, et — dans une mesure plus limitée mais réelle — la radicalisation jihadiste.
Fondé en 1997 par Juma Namangani (chef militaire) et Tahir Yuldashev (chef politique), le MIO est le principal mouvement jihadiste né en Asie centrale. Ses racines sont dans le Ferghana ouzbek, où la répression de Karimov (arrestations sans procès, torture systématique documentée) a radicalisé des jeunes hommes déjà fragilisés par l'effondrement économique. Namangani et Yuldashev fuient au Tadjikistan en 1991, combattent dans la guerre civile, puis rejoignent les talibans en Afghanistan.
L'attentat de Tachkent (16 février 1999 : 16 morts, 130 blessés) est l'offensive la plus spectaculaire. L'intervention américaine en Afghanistan (2001) tue Namangani. L'organisation survit, se rapproche d'Al-Qaïda, et en 2015 fait allégeance à l'OEI — rupture avec les talibans. Une branche se spécialise dans les opérations en Syrie/Irak, recrute activement parmi les migrants centrasiatiques en Russie.
En 2015, le colonel Gulmurod Khalimov, chef de l'unité des forces spéciales anti-terrorisme du Tadjikistan (OMON), rejoint l'État islamique en Syrie. Sa défection illustre la perméabilité des appareils sécuritaires centrasiatiques à la propagande djihadiste, y compris au sein des élites militaires formées par les États-Unis dans le cadre du programme de lutte contre le terrorisme post-11 septembre. Khalimov devient commandant militaire de l'EI avant d'être neutralisé. Ce cas — un officier supérieur entraîné par l'Occident passant à l'ennemi — expose les limites des programmes de coopération sécuritaire en Asie centrale. Dehais, 2016-2017 · The Diplomat, 2015
L'Afghanistan est le premier producteur mondial d'opium (plus de 90 % de la production mondiale avant l'interdiction talibane de 2022). La « route du Nord » achemine environ 25 % de l'héroïne afghane vers la Russie via le Tadjikistan et le Kirghizstan — soit des dizaines de tonnes par an. Entre 2002 et 2006, 73 % des saisies d'héroïne en Asie centrale ont eu lieu au Tadjikistan. Cette route est d'autant plus difficile à contrôler que la frontière tadjiko-afghane (1 206 km, dont 800 le long du Panj) traverse des zones montagneuses extrêmement difficiles d'accès.
Le trafic nourrit une corruption endémique dans les services frontaliers tadjiks et kirghizes — des douaniers mal payés qui ferment les yeux ou collaborent activement. Il finance également les réseaux jihadistes locaux. La Russie, première victime de ce trafic (1 million de consommateurs d'héroïne estimés), presse les États centrasiatiques de coopérer plus activement — mais la corruption et la faiblesse institutionnelle limitent les résultats.
L'ampleur du phénomène en fait un facteur de déstabilisation à part entière. La culture du pavot afghan a triplé depuis 2002 — 224 000 hectares et près de 6 400 tonnes d'opium en 2014 — et l'économie de la drogue irrigue réseaux criminels et circuits de blanchiment : au Tadjikistan, on l'estime à 30 à 50 % du PIB. Elle nourrit la corruption jusqu'au sommet de l'État. La consommation locale progresse aussi, héroïne comme drogues de synthèse bon marché telles que le krokodil, au prix de ravages sanitaires chez des usagers que la criminalisation éloigne des soins. Chouvy ; Hohmann
Le Centre international pour l'étude de la radicalisation (King's College, 2015) estimait entre 1 800 et 2 400 combattants centrasiatiques dans les rangs de l'OEI : environ 500 Ouzbeks, 360 Turkmènes, 250 Kazakhs, 190 Tadjiks, 100 Kirghizes. Ces chiffres sont relatifs : ramenés à la population, la proportion est bien inférieure à celle de la France, de la Belgique ou du Royaume-Uni. Le profil type est celui du travailleur migrant centrasiatique en Russie — jeune, déclassé, humilié, en quête d'identité dans un environnement hostile.
Des attentats commis par des ressortissants centrasiatiques ont marqué les années 2016-2017 : Istanbul (juin 2016, commando comprenant un Ouzbek et un Kirghize, 41 morts), Saint-Pétersbourg (avril 2017, Kirghize, 16 morts), Stockholm (avril 2017, Ouzbek, 5 morts), New York (octobre 2017, Ouzbek, 8 morts). Ces actes montrent que la radicalisation centrasiatique peut produire des attentats très loin de la région.
Au Kazakhstan, l'antiterrorisme en dit autant sur l'État que sur la menace. Dès l'indépendance, en 1991, le pouvoir fait de la laïcité la pierre angulaire de la république et exclut toute interaction entre religion et politique — une laïcité « offensive » (Clotilde Brogniart, IFEAC). L'arsenal antiterroriste se met ainsi en place avant même le choc du 11-Septembre et l'irruption de Daech : il défend d'abord des institutions séculières déjà en place. Au fil des attentats de 2011, puis d'Almaty et d'Aktioubé en 2016, le corpus juridique ne cesse d'être durci et élargi — au risque d'une définition « copieuse » du terrorisme, qui englobe et stigmatise une part des pratiques religieuses.
Mais la seule réponse policière ne traite pas la radicalisation, et le pouvoir l'a compris. Sous Tokaïev s'ajoute un volet « social » : un dialogue entre l'État et des figures de l'islam et, surtout, l'opération Jusan (Zhousan), qui rapatrie de Syrie 595 ressortissants — pour l'essentiel des femmes et des enfants — au début de 2020, avec un effort affiché de réinsertion. Pilotée par le redouté Comité de sécurité nationale (l'ex-KGB local) et saluée par les démocraties occidentales, elle illustre la double face de l'antiterrorisme kazakh : un encadrement répressif spectaculaire, doublé depuis peu d'une approche plus sociale de la « déradicalisation ».
Face à ces menaces réelles et instrumentalisées, trois enceintes structurent la coopération sécuritaire : l'OTSC (traité de défense collective piloté par Moscou, membres KZ-KG-TJ), l'OCS (cadre plus large incluant la Chine, centré sur la lutte antiterroriste via le RATS à Tachkent), et l'OSCE (présence occidentale de plus en plus contestée). La limite commune à ces trois enceintes est l'absence de définition consensuelle du terrorisme — ce flou permettant à chaque gouvernement d'y faire rentrer toute opposition. OSCE 2023 · ICG 2022
Le retour des talibans au pouvoir en 2021 a réactivé les craintes sécuritaires des pays frontaliers. Le Tadjikistan, qui avait soutenu l'Alliance du Nord et abrite une diaspora tadjike afghane, refuse de reconnaître les talibans. Le Turkménistan et l'Ouzbékistan, qui partagent 744 km et 137 km de frontière avec l'Afghanistan, ont renforcé leurs dispositifs frontaliers. L'État islamique Khorassan (EI-K), implanté en Afghanistan et ennemi déclaré des talibans, a mené ses premières attaques contre l'Ouzbékistan et le Tadjikistan en 2022 et intensifie depuis sa propagande en langues ouzbèke et tadjike — recrutant notamment parmi les migrants centrasiatiques.
Sunnisme hanafite, syncrétisme pré-islamique persistant et réislamisation sélective après 1991.

L'islam centrasiatique est majoritairement sunnite de rite hanafite — l'école la plus tolérante et la plus adaptée aux traditions locales parmi les quatre grandes écoles sunnites. Il est profondément teinté de soufisme, ce courant mystique de l'islam qui accorde une place centrale aux confréries (tariqas), au culte des saints et à la méditation spirituelle. Les deux plus importantes confréries soufies centrasiatiques sont la Naqshbandiyya (née à Boukhara, dont le fondateur Bahauddin Naqshband est enterré dans un mausolée encore actif) et la Qadiriyya.
Avant la Naqshbandiyya, c'est une autre confrérie qui a fait basculer les tribus turques dans l'islam : la Yasaviyya, fondée au XIIe siècle par Khoja Ahmad Yasavi dans la ville de Yasi — l'actuelle Turkestan, au sud du Kazakhstan. Premier grand soufi à prêcher en langue turque, et non en persan alors dominant chez les lettrés, Yasavi laisse le Divan-i Hikmat (« Livre de sagesse »), recueil de poèmes mystiques dont l'influence portera jusque chez les Tatars de la Volga et en Anatolie. Plus de deux siècles après sa mort (vers 1166), Tamerlan fait élever sur sa tombe un mausolée monumental, l'un des chefs-d'œuvre de l'architecture timouride, aujourd'hui classé au patrimoine mondial de l'UNESCO (2003). Sous l'URSS, le sanctuaire est mué en musée et le pèlerinage interdit — sans jamais cesser d'attirer les fidèles.
Depuis l'indépendance, le Kazakhstan réinvestit ce passé. Le mausolée, restauré à partir de 1993 par la Turquie, est flanqué d'une Université internationale turco-kazakhe Hoca Ahmet Yesevi ; la ville fait l'objet d'un vaste chantier — théâtre, musées, hôtels de luxe — pour devenir une destination de tourisme religieux et un symbole identitaire (Makbule Nur Ayan, IFEAC). En 2021, réunis autour d'Erdoğan et des présidents centrasiatiques au sein de l'Organisation des États turciques, les dirigeants proclament Turkestan « capitale spirituelle du monde turcique ». Un geste qui répond, en miroir inversé, à l'« invention » coloniale de la région : il ne s'agit plus de nommer l'Asie centrale depuis l'extérieur, mais pour les États turcophones de se choisir un centre et un récit communs.
La politique soviétique vis-à-vis de l'islam a été contradictoire. Dans un premier temps (1920–1940), répression brutale : les oulémas sont arrêtés, les mosquées fermées ou transformées en entrepôts, les madrasas supprimées. La révolte des Basmatchis (qualifiés ainsi par les Soviétiques) est en partie une résistance islamique à cette politique. Puis, à partir de 1941, Moscou crée une Direction spirituelle officielle des musulmans d'Asie centrale (siège à Tachkent) pour contrôler et instrumentaliser l'islam — notamment pour la propagande anti-occidentale dans les pays du tiers-monde.
Face à l'islam officiel, un islam parallèle survit : des mollahs non enregistrés transmettent leur titre de père en fils, des confréries soufies maintiennent leurs pratiques secrètes, des femmes (otinlar) enseignent clandestinement le Coran dans les maisons. C'est cet islam traditionnel qui émergera à nouveau à l'indépendance.
L'indépendance déclenche un véritable réveil islamique : les mosquées rouvrent, les pèlerinages à La Mecque (le hadj) reprennent après des décennies d'interdiction, les investissements des pays du Golfe (Arabie saoudite, Koweït) financent des mosquées et des madrasas. Mais cette renaissance n'est pas homogène : elle comprend un islam traditionnel soufi qui reprend des droits, un islam modéré réformiste qui cherche à moderniser l'éducation islamique, et des courants wahhabites financés par l'Arabie saoudite qui prônent un islam plus rigoriste.
La Turquie, via la confrérie Gülen et d'autres réseaux, a tenté d'exercer une influence en Asie centrale. Le monde turcophone constitue un espace de solidarité linguistique et culturelle — l'Organisation des États turciques (2021) est la manifestation institutionnelle de cette diplomatie. L'Iran, de tradition chiite, a une influence limitée mais réelle au Tadjikistan (langue persane commune) et via les Ismaéliens du Pamir. L'Arabie saoudite finance des centaines de mosquées et de madrasas — avec les tensions que cela crée entre un islam wahhabite importé et les pratiques traditionnelles locales.
Au sein de l'Asie centrale élargie (incluant le Caucase), l'Azerbaïdjan constitue une exception chiite duodécimaine — résultat de la conversion forcée opérée par la dynastie safavide persane au XVIe siècle. Les Ismaéliens du Pamir tadjik constituent une autre minorité chiite, mais d'un courant complètement différent (branche nizari, rattachée à l'Aga Khan). Ces exceptions au sunnisme dominant constituent des vecteurs d'influence iranienne potentiels dans la région.
Le chiisme (de shī'at 'Alī, « parti d'Ali ») naît du premier grand schisme de l'islam. À la mort du prophète Mahomet en 632, la question de sa succession divise la communauté musulmane : les sunnites reconnaissent les quatre premiers califes, les chiites estiment que le pouvoir aurait dû revenir directement à Ali ibn Abi Talib, cousin et gendre du prophète, puis à ses descendants (les imams). La bataille de Kerbala en 680 (mort d'Hussein, fils d'Ali, au cours d'un massacre) fixe le traumatisme fondateur du chiisme : la commémoration annuelle d'Achoura, qui célèbre ce martyre, est l'un des rituels les plus intenses de l'islam.
C'est la dynastie safavide (Perse, 1501–1736) qui institutionnalise le chiisme duodécimain comme religion d'État — une décision politique autant que religieuse, pour créer une identité persane distincte face aux Ottomans sunnites à l'ouest et aux khanats turcophones sunnites à l'est. L'Azerbaïdjan, peuplé de Turcophones mais incorporé à l'Empire perse, est converti de force au chiisme — une empreinte qui dure encore aujourd'hui (65 à 75 % de chiites en Azerbaïdjan).
En Asie centrale proprement dite, le chiisme est une minorité. La population tadjike du Pamir (Haut-Badakhchan) pratique l'ismaélisme — branche chiite qui reconnaît l'Aga Khan comme imam vivant, intermédiaire entre Dieu et les hommes. Cette communauté, longtemps isolée dans les vallées du Pamir, est aujourd'hui reliée à une diaspora mondiale et aux programmes de développement de la Fondation Aga Khan. Sa pratique de l'islam est profondément syncrétique : poésie soufie, philosophie néo-platonicienne, et foi chiite s'entremêlent.
Avant l'islam, avant le bouddhisme, avant le christianisme nestorien — c'est le zoroastrisme qui a structuré la vie spirituelle de l'Asie centrale pendant plus de deux millénaires. Né probablement entre 1500 et 600 av. J.-C. dans la région de l'actuel Iran oriental ou d'Asie centrale, le zoroastrisme est fondé sur les enseignements du prophète Zarathoustra (Zoroastre en grec). Sa doctrine centrale est un dualisme cosmique : la lutte entre Ahura Mazda (le Seigneur sage, principe du Bien, de la vérité et de la lumière) et Ahriman (principe du Mal, du mensonge et des ténèbres). Chaque humain est libre de choisir son camp — le Bien à travers les bonnes pensées, bonnes paroles, bonnes actions (Humata, Hukhta, Hvarshta).
L'influence du zoroastrisme sur les trois grandes religions monothéistes est considérable et bien documentée : la notion de Diable personnifié, le Jugement dernier, la résurrection des morts, les anges et démons, le paradis et l'enfer, et même la figure du Messie — tous ces concepts apparaissent dans le zoroastrisme bien avant d'être intégrés au judaïsme, au christianisme et à l'islam. Le contact des juifs exilés à Babylone avec la Perse achéménide zoroastrienne (VIe siècle av. J.-C.) est le vecteur principal de cette transmission.
En Asie centrale, les Sogdiens pratiquaient un zoroastrisme vivant et syncrétique. Leurs ossaires — boîtes décorées en terre cuite ou pierre dans lesquelles les os des défunts étaient déposés après exposition aux vautours (dakhma, « tour du silence ») — témoignent d'une eschatologie sophistiquée. Les fresques de Panjikent (actuel Tadjikistan), désormais au musée de l'Ermitage, représentent des banquets funèbres, des scènes mythologiques, et des divinités zoroastriennes d'une richesse iconographique extraordinaire.
Le zoroastrisme survit aujourd'hui comme religion vivante parmi les Parsis (environ 60 000 en Inde, descendants de zoroastriens ayant fui la conquête arabe aux VIIe–VIIIe siècles) et en Iran (environ 20 000 zartoshtis). En Asie centrale, il a presque entièrement disparu en tant que pratique, mais ses traces sont partout : dans les fêtes, dans l'architecture funéraire, dans la philosophie soufie, et dans certains noms de lieux et rituels agricoles.
L'héritage nomade — yourte, cheval, épopées orales — forme le substrat commun d'une identité centrasiatique.
Le nomadisme pastoral est le mode de vie qui a structuré les cultures kazakhe, kirghize, turkmène et mongole pendant des millénaires. Il ne s'agit pas d'une errance sans but, mais d'une mobilité hautement organisée, fondée sur une connaissance encyclopédique du territoire, des saisons, des pâturages et des ressources en eau.

La yourte kazakhe (kiïz üy, « maison de feutre ») est l'une des inventions architecturales les plus parfaites de l'humanité. Sa structure en bois de saule (kerege) est légère et pliable. Le toit en coupole (üyik) est maintenu par une ouverture centrale (tundük) — à la fois fenêtre, cheminée et calendrier solaire. Une yourte complète peut être montée ou démontée en 30 à 60 minutes. Elle résiste aux vents violents grâce à sa forme aérodynamique circulaire. En été, on ouvre les panneaux inférieurs pour la ventilation ; en hiver, on superpose les couches de feutre pour l'isolation.
Le tundük — l'ouverture circulaire du toit — figure au centre du drapeau kirghize depuis 1992. La yourte est classée au patrimoine immatériel de l'UNESCO (2014 pour le Kazakhstan et le Kirghizstan, 2023 pour l'Ouzbékistan).
La chasse à l'aigle doré (berkutchi) est l'une des pratiques culturelles les plus spectaculaires d'Asie centrale. Les Kazakhs et les Kirghizes du Pamir (en particulier les Kazakhs de la région de Bayan-Ölgii en Mongolie) maintiennent vivante cette tradition millénaire : capturer un aigle royal jeune, le dresser pendant des années pour la chasse au renard, au lièvre, voire au loup, puis le relâcher à maturité. Le Golden Eagle Festival (premier week-end d'octobre, Bayan-Ölgii, Mongolie) est l'une des manifestations culturelles les plus uniques au monde.
Le kok-boru (kirghize, « loup gris »), aussi appelé buzkashi en Afghanistan, est le jeu équestre traditionnel : deux équipes de cavaliers s'affrontent pour s'emparer d'une carcasse de chèvre (ulak) et la déposer dans un cercle adverse. Violent, spectaculaire, sans règles très précises, il incarne la rudesse et la virtuosité équestre des cultures nomades. Il est au cœur des World Nomad Games.
L'architecture islamique centrasiatique a produit, entre le IXe et le XVe siècle, des monuments d'une beauté et d'une audace techniques sans égales. La maîtrise des céramiques turquoise et cobalt, les coupoles nervurées, les portails monumentaux (pishtaq) ornés de calligraphies et de motifs géométriques — tout cela constitue un langage architectural unique.
médersa · mausolée · minaret · mosquée
Trois madrasas monumentales flanquant une place pavée : la madrasa Ulugh Beg (1420), la madrasa Chir-Dor (1636, ornée de lions/tigres à visage humain) et la madrasa Tilla-Kari (1660, au plafond en or massif). L'ensemble du Registan est classé au patrimoine mondial de l'UNESCO et constitue l'un des plus beaux espaces architecturaux islamiques au monde.
Construit sur ordre de Tamerlan à la fin du XIVe siècle en hommage au poète soufi Khodja Ahmed Yassawi (mort en 1166), ce mausolée au Kazakhstan est l'un des plus grands édifices de brique crue de l'histoire. Avec sa coupole turquoise de 22 m de diamètre, il est le monument le mieux conservé de l'architecture timuride et a été classé au patrimoine mondial de l'UNESCO en 2003. Il constitue un lieu de pèlerinage majeur pour les Kazakhs.
L'artisanat de l'Asie centrale est mondialement reconnu. Les suzanis (grandes broderies ouzbèkes sur fond de soie ou de coton, ornées de motifs floraux solaires) sont des objets d'art à part entière. Les tapis turkmènes (hali), reconnaissables à leurs motifs géométriques (gül) en rouge bordeaux, sont parmi les tapis les plus recherchés au monde. La céramique de Rishtan (Ferghana, Ouzbékistan), avec ses glaçures bleues aux motifs végétaux, a été inscrite au patrimoine UNESCO. La soie d'Ikat de Margilan (Ouzbékistan), tissu teint selon une technique complexe avant tissage pour créer des motifs flous et lumineux, est l'une des expressions textiles les plus sophistiquées de l'humanité.
La gastronomie centrasiatique est le reflet de deux civilisations : la cuisine nomade (viande de mouton et de cheval, produits laitiers fermentés, peu de légumes) et la cuisine des oasis (riz, épices, fruits, pâtes). La juxtaposition de ces deux traditions donne des cuisines très diverses selon les régions.
Littéralement « cinq doigts » (on le mange à la main), le beshbarmak est le plat de cérémonie par excellence des Kazakhs et Kirghizes : larges pâtes bouillies recouvertes de viande de mouton ou de cheval, nappées de bouillon (sorpa) aux oignons. La hiérarchie sociale se lit dans les morceaux servis : la tête du mouton à l'invité d'honneur, les oreilles aux enfants pour qu'ils écoutent.
Le plov ouzbek (pilaf à base de riz, carottes, oignons, viande d'agneau et coton d'huile, cuit dans un énorme chaudron en fonte appelé kazan) est le plat national. Chaque région a sa variante : le plov de Samarcande est plus sec, celui de Ferghana plus gras, celui de Tachkent incorpore des pois chiches. Le plov de fête peut contenir des quenelles de viande, des cailles entières, des abricots secs. Il est inscrit au patrimoine immatériel de l'UNESCO depuis 2016.
Le qymyz (koumis), lait de jument fermenté légèrement alcoolisé, est la boisson nationale des Kazakhs et Kirghizes. Légèrement acide et pétillant, il est consommé en grande quantité en été et considéré comme une boisson médicinale. Le shubat, lait de chamelle fermenté (Turkménistan, Kazakhstan), est plus riche et crémeux. Le bozo kirghize, bière légère à base de mil fermenté, est consommé lors des fêtes.
Le dombyra est l'âme musicale du Kazakhstan : luth à deux cordes en bois, joué en pinçant et en frappant les cordes simultanément pour produire un son riche et complexe. Les aqyn (bardes-poètes) jouent du dombyra pour accompagner les épopées orales et les aïtys — joutes poétiques improvisées entre deux musiciens, classées au patrimoine UNESCO. Le combat de zhyrau (bardes épiques) était traditionnel lors des grands rassemblements tribaux kazakhs.
Le Shashmaqam (« six maqams ») est le grand corpus de musique classique ouzbèko-tadjike, né à Boukhara. Ce répertoire de centaines de pièces vocales et instrumentales constitue l'équivalent de la musique baroque européenne pour l'Asie centrale — une musique savante héritée d'une longue tradition de cours princières. Il est classé au patrimoine UNESCO depuis 2003.
L'épopée de Manas est le monument littéraire du peuple kirghize. Avec plus de 500 000 vers dans sa version complète (soit 20 fois l'Iliade et l'Odyssée réunies), elle est le plus long poème oral de l'humanité. Les manaschi — bardes spécialisés — consacrent leur vie entière à son apprentissage et à sa récitation. Chaque manaschi a sa propre variante, sa propre interprétation, ses propres ornements. L'épopée mêle histoire, mythologie, géographie, médecine, astronomie et morale — c'est à la fois la Bible, l'encyclopédie et la constitution orale du peuple kirghize.
La grande figure littéraire de la région est le Kirghize Tchinguiz Aïtmatov (1928-2008). Écrivant en kirghize puis en russe, il a porté dans la littérature mondiale la vie sous la yourte, le travail des éleveurs et le lien des nomades à leurs bêtes. Son court roman Djamila (1958), une histoire d'amour qui défie les conventions du clan, fut salué par Louis Aragon comme « la plus belle histoire d'amour du monde ». Un temps pressenti pour le Nobel, Aïtmatov a aussi mené une carrière politique et diplomatique, tout en confiant ses doutes devant certaines évolutions de son époque.
Cette création s'est pourtant faite sous contrainte. Plusieurs auteurs ont payé de leur vie leur distance avec le pouvoir : l'écrivain ouzbek Tchoulpan, dont le roman Nuit brossait un tableau sombre du Turkestan de 1916, a été éliminé pendant les grandes purges de 1937-1938 — son œuvre jugée anticoloniale autant qu'antisoviétique. D'autres furent censurés, publiés clandestinement, ou réduits à écrire en exil.
Le cinéma d'Asie centrale naît dans les studios soviétiques. Une partie de la production sert ouvertement la propagande, célébrant l'émancipation des femmes, la collectivisation ou le progrès technique. Mais d'autres films posent un regard plus inquiet sur la modernisation. Au Kirghizstan, Tolomouch Okeev signe en 1967 Le Ciel de notre enfance, où un vieux gardien de chevaux voit ses fils quitter la montagne pour la ville à mesure qu'arrivent la route, le chemin de fer et l'exploitation d'un gisement.
Le film raconte, sur le mode intime d'une histoire familiale, la transformation brutale des sociétés pastorales : collectivisation, sédentarisation, exode urbain. Après le stalinisme, cette production se fait plus libre et plus questionnante — le jeune cavalier qui s'engage, à la fin du film, dans un long tunnel, dit assez l'ambivalence d'un monde en train de basculer. D'après J. Radvanyi et C. Drieu.
Les sociétés centrasiatiques sont structurées par des allégeances multiples : ethniques, tribales, claniques, régionales. Ces identités, que le soviétisme a cherché à effacer derrière le collectif, ont resurgi avec une vigueur inattendue après 1991.
La société kazakhe est traditionnellement organisée en trois grandes confédérations tribales — les jüz (hordes) : la Grande Horde (sud et est), la Horde Moyenne (centre et nord) et la Petite Horde (ouest). Chaque jüz est subdivisée en tribus, lignages et clans. Ces affiliations, considérées comme de simples curiosités folkloriques à l'époque soviétique, jouent un rôle réel dans les nominations politiques, les alliances matrimoniales et la vie sociale. On dit que tout Kazakh peut réciter son lignage sur sept générations.
La situation des femmes en Asie centrale est paradoxale. L'alphabétisation universelle féminine (héritage soviétique), la participation au marché du travail, et l'accès à l'éducation supérieure coexistent avec des traditions patriarcales persistantes : mariage précoce dans certaines régions rurales, ala-kachuu (enlèvement de la mariée, pratique kirghize malgré son interdiction légale), kalym (dot), restrictions à la mobilité des femmes. La migration massive des hommes a paradoxalement émancipé certaines femmes — contraintes de gérer seules les foyers et les exploitations agricoles.
Derrière le patrimoine — yourte, cheval, plov — vivent des sociétés contemporaines en pleine recomposition. Une nouvelle génération d'enquêtes de terrain, souvent soutenues par l'Institut français d'études sur l'Asie centrale (IFEAC), en restitue le grain : comment on se marie et on divorce, comment on consomme « licite », comment hommes et femmes se partagent le travail. Autant de fenêtres sur des sociétés où l'héritage soviétique, la religion et l'économie de marché se négocient au jour le jour.
Le Kazakhstan compte environ 130 groupes ethniques, héritage des déportations staliniennes, des évacuations de guerre et de la campagne des Terres vierges. Dans la région de Turkestan, au sud du pays, l'anthropologue Nazira Abdinassir a mené 85 entretiens (2022 et 2024) pour observer ce que deviennent les identités dans les mariages mixtes. Trois logiques s'en dégagent : l'assimilation — dans les unions ouzbéko-kazakhes, c'est souvent la culture du mari qui domine, langue et traditions familiales comprises ; l'acculturation, qui mêle les coutumes des deux familles ; et la dissimilation, où des groupes comme les Turcs meskhètes ou les Azerbaïdjanais cultivent l'endogamie pour préserver leur identité. Détail révélateur : dans les couples comptant un conjoint russe, les plus jeunes basculent fréquemment de l'orthodoxie vers l'islam — signe du poids religieux croissant de la région.
En Ouzbékistan, rompre un mariage prend plusieurs formes : séparation à l'amiable, répudiation par le triple « taloq », divorce officiel, ou simple abandon. L'ethnographe Guéorgui Mory (EHESS) rappelle qu'au tournant du XXe siècle le droit islamique était profondément asymétrique — la répudiation et la polygamie restaient l'apanage des élites, et le divorce un « luxe » réservé à qui pouvait survivre seul ou se remarier. L'URSS accorde aux femmes les mêmes droits dès les années 1920 et libéralise le marché matrimonial, mais le démariage demeure marginal jusqu'aux années 1990, freiné par le contrôle social de la famille et de la mahalla. Son hypothèse pour la période récente : la libéralisation de la consommation a transformé les attentes affectives et sexuelles de la jeunesse, mais l'État ouzbek a contenu les divorces en multipliant les obstacles bureaucratiques et en invoquant la « tradition » pour réaffirmer un ordre patriarcal.
Au Kazakhstan, le marché du halal explose depuis la fin des années 1990, mais l'État ne le régule pas : trois organismes de certification non étatiques coexistent, dont l'un adossé à la muftiyyat, l'institution musulmane héritée de l'époque soviétique. L'anthropologue Agathe Guy (terrain à Astana et Qaraganda, 2023) montre que le doute y est omniprésent : un certificat ne suffit jamais, et ce sont la réputation du commerçant, son histoire familiale et ses réseaux qui font foi. Pour la muftiyyat, encadrer le halal — comme la zakat ou le pèlerinage — est un moyen de consolider une autorité longtemps contestée et de définir ce que serait un islam « traditionnel » kazakh. Le halal apparaît ainsi comme une façon de remettre de l'ordre dans un quotidien vécu, par une génération née sous l'URSS, comme chaotique et incertain. Plus profondément, dans un pays où « tout est déjà halal », certifier sert à autre chose : affirmer un Qazaqstan indépendant qui s'émancipe de la tutelle russo-soviétique athée — un ressort identitaire que la guerre en Ukraine et la montée du nationalisme n'ont fait qu'aviver.
Le pastoralisme centrasiatique a longtemps été décrit « au masculin ». Dans la vallée de l'Alaï, au sud du Kirghizstan, l'anthropologue Carmen Le Bris (EHESS) a partagé l'été 2022 la vie de familles d'éleveurs pour montrer le contraire : hommes et femmes ne gèrent pas les troupeaux de la même manière, et cette division genrée du travail produit des façons distinctes d'occuper l'espace — le foyer, le campement, le territoire. Loin du cliché du cavalier solitaire, l'estive (jailoo) se révèle un système où savoir-faire techniques et rapports de genre sont indissociables.
Longtemps réservée à de rares voyageurs intrépides, l'Asie centrale s'ouvre — et le mythe de la Soie n'y cesse de croiser un présent beaucoup plus prosaïque.
Depuis le XIXᵉ siècle, l'Asie centrale traîne un imaginaire orientaliste tenace : caravanes, coupoles turquoise, bazars grouillants et « toit du monde ». Les explorateurs de l'époque — Arminius Vámbéry parcourant la région déguisé en derviche, plus tard la Suissesse Ella Maillart — ont nourri ce récit d'un Orient mystérieux et un peu dangereux.
Le voyageur d'aujourd'hui découvre souvent un décor plus terre-à-terre : à côté des médersas restaurées s'étendent les grands ensembles soviétiques, et la modernité s'est invitée jusque sous la yourte. C'est précisément dans cet écart entre le mythe et le réel que loge l'intérêt du voyage — non pas un Orient figé, mais des sociétés qui composent en permanence avec plusieurs héritages.
Le cœur du tourisme reste les anciennes cités caravanières. À Boukhara et à Samarcande, on se perd dans les ruelles de la vieille ville (« eski shahar »), on glisse un regard dans une cour entrouverte, on s'attarde dans une maison de thé (« tchaïkhona ») à l'ombre d'un auvent sculpté. Les États ont massivement valorisé ce patrimoine : médersas, mausolées et citadelles ont été restaurés, parfois sous l'égide de l'UNESCO.
Cette mise en scène a toutefois ses revers. Certains monuments ont été quasi reconstruits, comme la mosquée Bibi Khanym ; ailleurs, au nom de la modernité, des pans entiers de vieux quartiers ont été rasés — le mausolée de Tamerlan, le Gour Emir, est aujourd'hui précédé d'une vaste esplanade qui l'a coupé du tissu ancien. Quant au patrimoine de brique crue, il reste fragile face aux intempéries et aux séismes.
Depuis le tournant des années 2020, cette logique s'accélère. Pour absorber le tourisme de masse, l'Ouzbékistan multiplie les méga-projets — le complexe « Silk Road Samarkand » ouvert en 2022, le très contesté « Eternal Bukhara » — au prix de démolitions de quartiers habités : à Samarcande, une mahalla voisine du mausolée al-Maturidi a été rasée et ses habitants expulsés, alors même que la ville accueillait la conférence générale de l'UNESCO. En 2024, le Rapporteur spécial de l'ONU sur le logement a dénoncé des expulsions forcées et la conversion des maisons en hébergements touristiques, reprochant aux autorités comme à l'UNESCO de négliger le droit au logement des habitants des sites classés.
À rebours des cités, un tout autre tourisme s'est développé au Kirghizstan et au Kazakhstan, fondé sur l'héritage nomade. Autour du lac Song-Köl, au cœur du Tian-Chan, des campements de yourtes accueillent les visiteurs sur les pâturages d'été (« jaïlau ») : on y loge sous le feutre, on se déplace à cheval, on partage le quotidien d'éleveurs.
Cette offre s'est construite à l'initiative d'acteurs locaux et d'ONG, notamment suisses, sous la forme d'un tourisme communautaire (« CBT ») qui redistribue les revenus aux familles d'accueil. Les anciens éleveurs y vendent aussi leur artisanat — tapis de feutre, objets de la vie pastorale. C'est une façon de voyager plus lente, au plus près du pays réel, qui a fait du Kirghizstan une destination phare du trek, jusqu'aux hautes vallées du Pamir.
L'ouverture est récente et rapide. L'Ouzbékistan, longtemps difficile d'accès, a supprimé le visa pour des dizaines de nationalités et instauré un e-visa ; le Kazakhstan a suivi. Le tourisme international, qui plafonnait à quelques centaines de milliers de visiteurs lointains, a fortement progressé depuis 2017 — même si les totaux régionaux restent gonflés par les passages transfrontaliers entre voisins.
Reste une exception massive : le Turkménistan, l'un des pays les plus fermés de la planète, où le visa touristique demeure rare et l'accès étroitement encadré. Pour qui veut découvrir la région, la fenêtre n'a pourtant jamais été aussi grande ouverte.
Quatre républiques turciques, une persanophone — et le cyrillique toujours dominant, 30 ans après l'indépendance.
L'Asie centrale est linguistiquement divisée en deux grandes familles : les langues turciques et les langues iraniennes, auxquelles s'ajoute le russe comme lingua franca héritée du soviétisme.
Le kazakh, le kirghize, l'ouzbek et le turkmène appartiennent à la famille turcique. Elles partagent une structure grammaticale agglutinante, un vocabulaire commun de base et une intelligibilité mutuelle partielle (particulièrement entre kazakh et kirghize, très proches). L'ouzbek est la plus influencée par le persan (des siècles de cohabitation avec la culture tadjike de Boukhara et Samarcande). Ces langues constituent un espace de solidarité linguistique que la Turquie cherche à mobiliser politiquement via le « monde turcique ».
Le tadjik est la variante centrasiatique du persan (farsi), parlée avec un accent et un vocabulaire légèrement différents. Les Tadjiks et les Iraniens se comprennent sans grande difficulté. Le dari afghan est proche. Le sogdien, la langue des anciens Sogdiens marchands, était aussi une langue iranienne — morte depuis le XIe siècle. L'identité tadjike est fondamentalement une identité iranienne-musulmane, ce qui la distingue profondément des identités turco-nomades kazakhe et kirghize.
Malgré les politiques de promotion des langues nationales, le russe reste largement utilisé dans les milieux urbains, dans les administrations et dans le monde des affaires. Au Kazakhstan, où la minorité russophone reste importante (~18 %), le russe co-officiel maintient son rôle. En Ouzbékistan, la politique de dérussification a été plus agressive — mais la génération formée en russe est encore dans les postes de direction.
Le choix de l'alphabet n'est jamais neutre en Asie centrale. Les langues centrasiatiques ont connu trois alphabets au XXe siècle : arabe (jusqu'en 1927), latin (1927–1938), cyrillique (1938–aujourd'hui). Ce triple changement imposé par Moscou visait explicitement à couper les populations centrasiatiques de leurs héritages culturels (arabe et persan classiques) et à renforcer leur dépendance culturelle envers la Russie.
Chaque pays centrasiatique a sa propre trajectoire dans la transition des alphabets — révélatrice de ses priorités identitaires et géopolitiques.
Le Kazakhstan a officialisé en 2017 le passage au latin d'ici 2025, puis repoussé à 2031. La transition est titanesque : refaire tous les manuels scolaires, la signalisation, les documents officiels. Le premier alphabet latin adopté (2017) contenait des apostrophes et accents jugés illisibles — il a été révisé en 2018 puis à nouveau modifié. L'ambivalence est profonde : les jeunes Kazakhs voient dans le latin une modernisation, les plus âgés une rupture avec leur littérature.
L'Ouzbékistan a officiellement adopté le latin en 1993, mais la transition reste incomplète en 2025 : les panneaux de rue sont en latin, les livres souvent en cyrillique, les vieux en cyrillique et les jeunes en latin — une société linguistiquement coupée en deux générations. La motivation était explicitement anti-russe : Karimov voulait couper les générations futures de la littérature soviétique.
Le Kirghizstan et le Tadjikistan maintiennent le cyrillique, par manque de ressources pour une transition et par dépendance envers la Russie (migrants, éducation, médias). Le Turkménistan a adopté le latin en 1993 — avec un alphabet spécifique à 30 lettres comprenant des signes diacritiques complexes qui compliquent le traitement informatique.
En 2021, l'Organisation des États turcophones (OET, fondée sous le nom d'Organisation de coopération turcique en 2009) change de nom et se renforce. Elle regroupe la Turquie, l'Azerbaïdjan, le Kazakhstan, le Kirghizstan, l'Ouzbékistan et le Turkménistan (observateur). Son projet : une communauté panturcique fondée sur la proximité linguistique — à l'image du Commonwealth des nations ou de la Francophonie. La Turquie d'Erdogan y voit un vecteur d'influence majeur. Les États centrasiatiques y voient un équilibre face à la Russie. Mais l'intégration reste superficielle : les intérêts divergent trop profondément pour qu'une véritable union politique se forme.
Le Pamir tadjik abrite une famille de langues iraniennes orientales distinctes du tadjik : chughni, shughni, wakhi, ishkashimi, yidgha. Sans écriture standardisée ni littérature écrite, transmises uniquement oralement. L'UNESCO les classe toutes « en danger sérieux » à « gravement menacées ».
Le cas le plus spectaculaire est le yaghnobi — seule langue descendante directe du sogdien, la lingua franca des marchands de la Route de la Soie au VIIe siècle. Environ 12 000 à 15 000 locuteurs en 2024 dans la vallée du Yaghnob (Tadjikistan) et à Douchanbé, où leurs parents ont été déportés de force en 1970 par les autorités soviétiques. Étudier le yaghnobi, c'est lire une fenêtre directe sur la langue de Samarcande et Boukhara médiévales.
Les langues turciques d'Asie centrale ne forment pas un bloc homogène : elles se divisent en trois branches principales dont la compréhension est indispensable pour saisir les dynamiques identitaires et politiques de la région.
Ces trois branches sont regroupées dans la famille turcique, parfois rattachée — de façon controversée — à la famille altaïque hypothétique qui inclurait aussi le mongol et le toungouse. L'hypothèse altaïque (ancêtre commun dans l'Altaï) reste débattue : parenté génétique réelle ou simple résultat de contacts prolongés ? Le proto-turc, reconstitué par comparaison, est estimé à ~2 000 av. J.-C. dans la région Altaï-Sibérie méridionale.
Cette classification n'est pas que linguistique : elle correspond à des trajectoires historiques distinctes. Les peuples Oghuz descendent des tribus turques qui se sont déplacées vers l'Ouest (Anatolie, Azerbaïdjan, Turkménistan) à partir du Xe siècle. Les peuples Qipchaq sont les héritiers des confédérations nomades des steppes eurasiennes (Coumans, Khipchaks). Les peuples Karluk sont ceux qui se sont sédentarisés le plus tôt dans les oasis d'Asie centrale, adoptant la culture persane.
Avant le VIIe siècle, l'Asie centrale était majoritairement iranophone : sogdien, bactriana, khotanais, choresmien. Les Turcs sont d'abord des envahisseurs et des conquérants (Kök-Türks, VIe siècle), puis des migrants. La turkification s'est faite en plusieurs vagues entre le VIIe et le XIIe siècle, par un processus d'acculturation plutôt que de remplacement démographique brutal.
Le mécanisme est fascinant : les populations iraniennes sédentaires des oasis ont adopté les langues turciques portées par les élites militaires et politiques nomades, tout en transmettant leur culture (Islam, persan classique, architecture) aux nouveaux maîtres. C'est pourquoi les langues turciques d'Asie centrale sont si fortement arabisées et persanisées dans leur vocabulaire savant, religieux et administratif. Boukhara et Samarcande sont restées des villes de culture persane sous des dynasties turcophones — Timourides compris.
La génétique des populations confirme et nuance l'histoire linguistique. Les études sur les haplogroupes révèlent la complexité des origines :
Ces données montrent que les identités linguistiques actuelles (turcophone vs iranophone) ne correspondent pas à des isolats génétiques : il y a eu d'intenses mélanges sur plusieurs millénaires. Un Ouzbek de Samarcande partage génétiquement plus avec un Tadjik voisin qu'avec un Turc d'Istanbul, malgré la proximité linguistique. La langue est un vêtement culturel qui peut changer en quelques générations ; le génome est une archive bien plus longue.
La famille iranienne est l'une des plus anciennes et des plus répandues du monde indo-européen. En Asie centrale, elle se manifeste surtout à travers le tadjik — mais son histoire plonge dans un passé de 3 500 ans.
Le tadjik est le persan parlé en Asie centrale — séparé du farsi iranien et du dari afghan par les frontières politiques du XXe siècle, mais pas par une frontière linguistique réelle. Un Tadjik, un Afghan de Kaboul et un Iranien de Téhéran peuvent se comprendre, avec des ajustements de vocabulaire et d'accent. La cyrillisation du tadjik sous Staline a créé une barrière artificielle supplémentaire vis-à-vis de la littérature persane classique en alphabet arabo-persan.
Les Kurdes, parlant des langues iraniennes du nord-ouest (kurmandji, sorani), sont considérés par de nombreux linguistes comme les héritiers les plus directs des Mèdes — le peuple iranien qui a renversé l'Empire assyrien au VIIe siècle av. J.-C. Cette filiation explique pourquoi la question kurde (peuple sans État réparti entre Turquie, Syrie, Irak et Iran) est une clé de lecture de l'identité iranienne étendue en Asie du Proche et Moyen-Orient — et un prisme utile pour comprendre les tensions que génère le morcellement des peuples sans État dans la région.
Au-delà des grandes familles, le tadjik lui-même se décline en dialectes — et l'un d'eux, le kulobi, offre un cas d'école. Parlé par une centaine de milliers d'habitants de la ville de Kulob, dans le sud du pays (la région de Khatlon, dont est d'ailleurs issu le président Rahmon), il n'est nullement menacé par le nombre de ses locuteurs : il reste vivant dans la vie quotidienne. Ce qui le menace, c'est l'assimilation au tadjik standard (Davide Scarfagna, IFEAC). Les habitants pratiquent une forte diglossie — la langue littéraire nationale à l'école et à l'écrit, le kulobi à la maison —, et c'est ce déséquilibre qui érode peu à peu le parler local.
Cette érosion n'est pas uniforme : le vocabulaire et la grammaire résistent assez bien, mais les traits de prononciation les plus typiques — les plus « marqués » socialement — s'effacent les premiers. Or le kulobi n'est pas un dialecte comme un autre : son relatif isolement historique lui a fait conserver des traits archaïsants qui, paradoxalement, le rapprochent moins du persan voisin que de variétés iraniennes lointaines du sud-ouest. Le documenter avant qu'il ne se fonde dans le standard, c'est préserver une pièce rare pour comprendre l'évolution des langues iraniennes — et rappeler que l'uniformisation linguistique fait, partout, ses premières victimes parmi les dialectes régionaux.
L'étude de Didelon Loiseau et al. (2024) offre une entrée originale dans les identités centrasiatiques via les cartes mentales. 534 étudiants kazakhstanais ont été invités à découper le monde en régions sur une carte vierge. Résultats frappants : ils placent le Kazakhstan au centre de leur carte (centrage prévisible), mais utilisent très rarement le terme « Asie centrale » pour désigner leur région (seulement 2 % de l'échantillon). En revanche, 15 % utilisent le terme « Eurasie » — concept promu par l'idéologie officielle kazakhstanaise. Les États (et en particulier le Kazakhstan) sont sur-représentés comme entités régionales — signe d'une appropriation réussie du modèle de l'État-nation 30 ans après l'indépendance.
Les frontières soviétiques ont créé des minorités linguistiques structurelles qui alimentent les tensions actuelles. Les Ouzbeks du Tadjikistan — officiellement 13 % mais probablement plus dans les régions de Khodjand et Samarcande proches — parlent ouzbek dans un État tadjikophone. Les Tadjiks d'Ouzbékistan — officiellement 5 % mais vraisemblablement 10 à 15 % dans les régions de Samarcande et Boukhara — sont des persanophones dans un État turcophone. Ces minorités croisées sont à la fois une richesse culturelle et une source permanente de friction géopolitique entre Tachkent et Douchanbé.
Les Russophones du Kazakhstan (environ 18 %, en déclin rapide depuis 1991 par émigration) constituent le cas le plus géopolitiquement sensible. Depuis l'invasion de l'Ukraine en 2022, le débat sur leur statut s'est intensifié : Moscou instrumentalise régulièrement leur présence pour remettre en question la souveraineté kazakhe sur son nord russophone. Tokaïev navigue entre la promotion du kazakh (renommage d'Astana) et le maintien du russe comme co-officiel pour ne pas provoquer.
Héritière de l'URSS, partenaire sécuritaire dominant — mais son influence recule depuis 2022.
Frontière avec le Kazakhstan : ~7 644 km · la plus longue frontière terrestre continue au monde

La Russie n'a pas choisi l'Asie centrale — elle l'a construite. L'empreinte soviétique est structurelle : un réseau ferroviaire conçu pour alimenter Moscou (pas pour relier les capitales centrasiatiques entre elles), des villes ex-nihilo fondées autour d'industries planifiées (Rustam au Tadjikistan, Baïkonour au Kazakhstan), des universités formant des générations d'ingénieurs et de médecins soviétisés, et une langue commune — le russe — qui reste la lingua franca régionale des élites et des diplomates. 99 % du réseau ferroviaire centrasiatique était encore orienté vers la Russie en 1991.
Le découpage frontalier soviétique des années 1920–1936, conçu par Staline pour maintenir l'équilibre en divisant les peuples, a créé les États actuels. Les Ouzbeks du Tadjikistan, les Tadjiks d'Ouzbékistan, les Kirghizes du Tadjikistan — ces minorités transfrontalières sont l'héritage direct d'une ingénierie politique délibérée. C'est ce que le géographe Julien Thorez appelle la « republikanizirovanie des réseaux » : l'organisation soviétique des interdépendances qui, une fois les frontières hermétiques, devient source de conflits.
La Russie maintient une présence militaire directe au Kirghizstan (base aérienne de Kant, ~800 soldats) et au Tadjikistan (base de Douchanbé, 201e division motorisée, ~7 000 soldats, mandat renouvelé jusqu'en 2042). Ces bases sont à la fois un signal politique (la Russie peut intervenir), un outil de sécurité réelle (la frontière tadjiko-afghane est la plus poreuse d'Asie centrale) et un levier diplomatique sur les gouvernements hôtes.
En janvier 2022, lors des émeutes au Kazakhstan, une force OTSC à dominante russe (environ 2 500 hommes) a été déployée en quelques jours à la demande du président Tokaïev — première intervention collective de l'organisation. Elle a été retirée en deux semaines, mais a rappelé que Moscou reste capable et disposée à intervenir.
La présence militaire russe reste très concrète : 7 000 soldats stationnés à la 201e base militaire au Tadjikistan (plus grande base russe à l'étranger), base aérienne de Kant au Kirghizstan, cosmodrome de Baïkonour au Kazakhstan. Pour le pétrole, 80 % des exportations kazakhstanaises transitent via le Consortium du Pipeline Caspien (CPC) à travers le territoire russe, qui peut en perturber le flux — ce qu'il a fait à plusieurs reprises depuis 2022. La Russie demeure le principal fournisseur d'armes (voir graphique SIPRI : 70-80 % des importations centrasiatiques d'armements sur 1994-2023). Les 185 000 étudiants centrasiatiques en Russie (68 000 financés par Moscou) constituent un autre vecteur d'influence durable.
La guerre en Ukraine depuis février 2022 a produit des effets paradoxaux en Asie centrale. Aucun État centrasiatique n'a rompu avec Moscou — pour des raisons économiques (des millions de migrants en Russie, hydrocarbures) et sécuritaires évidentes. Mais tous ont clairement signalé que leur propre souveraineté était non négociable : le Kazakhstan a réaffirmé à plusieurs reprises le principe d'intégrité territoriale, dans des termes que chacun comprenait comme un message à Moscou. Tokaïev a même déclaré publiquement que le Kazakhstan n'aiderait pas la Russie à contourner les sanctions.
L'affaiblissement relatif de la Russie ouvre des espaces inédits : la Turquie renforce ses positions dans l'espace turcophone, la Chine consolide son avance économique sans la résistance moscovite antérieure, et les pays occidentaux — UE, États-Unis — montrent un intérêt soudainement accru pour la région. Des dizaines de milliers de réfugiés russes fuyant la mobilisation ont transité par le Kazakhstan et l'Arménie, créant une nouvelle donne humaine complexe.
Le rapprochement sino-russe est réel depuis 2014 et s'est accéléré sous les sanctions occidentales. Mais en Asie centrale, les deux puissances se trouvent en compétition tacite. La Chine est devenue le premier partenaire commercial de la région au détriment de la Russie — dont les entreprises n'ont ni les moyens financiers ni la volonté politique de rivaliser avec les investissements chinois.
La tentative de coordination entre BRI (chinoise) et UEE (Union économique eurasiatique, russe) reste largement rhétorique. Moscou voit dans l'UEE un outil pour maintenir son influence politique, Pékin voit dans la BRI un réseau commercial dont la Russie est un maillon parmi d'autres. Les deux visions sont fondamentalement incompatibles — mais les deux parties préfèrent taire le désaccord. Le projet de ligne ferroviaire à grande vitesse Moscou-Kazan (25,6 Md$), censée incarner la coopération sino-russe, reste bloqué depuis des années faute d'accord financier.
La guerre en Ukraine (2022) a contraint la Russie à pivoter radicalement vers l'Est pour ses exportations gazières. La quasi-totalité du marché européen est perdue. Force de Sibérie 2, qui devait transiter par la Mongolie pour relier les gisements de Sibérie occidentale à la Chine, peine à voir le jour faute d'accord sur les prix. Moscou cherche des alternatives : deux projets émergent directement en lien avec l'Asie centrale.
Premier projet : un gazoduc passant par le nord du Kazakhstan pour rejoindre le réseau chinois. Des responsables russes ont déclaré qu'il pourrait être opérationnel dès 2029. S'il est réalisé avec les capacités envisagées, il remplacerait jusqu'à un tiers des volumes d'exportation perdus vers l'Europe. Pour le Kazakhstan, ce projet est un double tranchant : des revenus de transit, mais un renforcement de la dépendance énergétique vis-à-vis de Moscou que Tokaïev cherche précisément à desserrer.
Second projet : Moscou négocie avec l'Ouzbékistan pour vendre du gaz russe aux marchés centrasiatiques — et potentiellement rerouter vers la Chine. Dans un retournement ironique, la Russie devient exportatrice vers des pays qu'elle alimentait autrefois gratuitement en énergie soviétique, à des conditions qu'elle tente de rendre avantageuses.
Plusieurs événements documentent la distanciation centrasiatique. Lors du sommet de l'OCS à Samarcande (septembre 2022), le président Rahmon interpelle directement Poutine pour rappeler que les pays centrasiatiques ne doivent pas être traités en «subordonnés». Le Kirghizstan refuse des manœuvres de l'OTSC. Le Kazakhstan conditionne toute aide à l'Ukraine à sa neutralité. Les sondages Gallup (2023) montrent que la désapprobation du leadership russe dépasse l'approbation au Kazakhstan — une inversion inédite depuis l'indépendance. Ces gestes relèvent du «silence stratégique» : signaler la désapprobation sans rupture frontale. Clingendael, 2025 · Gallup, 2023
Au recul de l'influence russe répond, en miroir, un durcissement du discours. Depuis 2020, plusieurs responsables et propagandistes russes remettent ouvertement en cause la souveraineté des États centrasiatiques. En 2020, le député Viatcheslav Nikonov qualifie à la télévision publique les territoires kazakhs de «cadeaux» de la Russie et de l'URSS — Astana proteste officiellement. En 2023, Evgueni Fiodorov dénonce la «séparation illégale» des anciennes républiques soviétiques, Piotr Tolstoï veut réserver l'emploi aux russophones et Zakhar Prilepine propose de rattacher l'Ouzbékistan à la Fédération. En 2024, Sergueï Mironov réclame un moratoire sur la citoyenneté russe pour les Centrasiatiques, puis un régime de visas pour les Ouzbeks.
Le ton se durcit encore. En avril 2025, à Samarcande, Sergueï Lavrov s'étonne publiquement de l'absence d'écriteau en russe sur un mémorial — un commentateur ouzbek y voit une «arrogance diplomatique». En janvier 2026, l'animateur Vladimir Solovyov assume de «se moquer du droit international» et évoque une «opération spéciale» dans la «zone d'influence» russe ; le lendemain, l'idéologue Alexandre Douguine déclare ne pas pouvoir accepter l'existence d'une souveraineté kazakhe ou ouzbèke. Ni Solovyov, décoré par Poutine en 2025, ni Douguine, surnommé «le cerveau de Poutine», ne parlent à titre personnel : leurs propos relaient des positions gouvernementales.
Pour l'historiographie critique, ces déclarations ne sont pas des dérapages mais la continuité d'un modèle. L'ouvrage Une civilisation en voie d'extinction (publié sous le pseudonyme de Kuzari) fait remonter au XIVe siècle l'invention de l'impérialisme moscovite : une expansion légitimée par la religion, opposant les «fidèles» orthodoxes aux «terres tatares» musulmanes — la même rhétorique de «mission civilisatrice» accompagnera la conquête du Turkestan au XIXe siècle. Pour des États qui bâtissent une autonomie stratégique multivectorielle, ces rappels néo-impériaux pointent une vulnérabilité : refuser l'examen critique du passé, c'est s'exposer à l'avenir.
Premier partenaire commercial de toute la région — mais la question du Xinjiang reste un tabou absolu.
Frontières avec le Kazakhstan, le Kirghizstan et le Tadjikistan · ~3 300 km au total

En 1991, la Chine est marginale en Asie centrale. En 2014, elle en est le premier partenaire commercial. Cette transformation s'est opérée en trois phases successives. D'abord, le règlement des litiges frontaliers hérités de l'URSS (avec le Kazakhstan en 1999, le Tadjikistan en 2002, le Kirghizstan en 1996), qui a permis d'établir une confiance minimale. Ensuite, l'expansion commerciale (2002–2013) : les échanges passent de 460 millions de dollars en 1992 à 50 milliards en 2013. Enfin, depuis 2013, la phase BRI — une présence systémique dans les infrastructures, l'énergie et la finance.
La stratégie chinoise repose sur un principe que les États centrasiatiques apprécient : non-ingérence dans les affaires intérieures. Pékin ne parle pas de démocratie, ne conditionne pas ses prêts à des réformes politiques, ne commente pas les successions dynastiques. Cette posture contraste avec l'approche occidentale (qui conditionne) et même avec la Russie (qui s'implique directement). L'OCS (Organisation de coopération de Shanghai) est le cadre multilatéral de cette relation.
L'historien Sayed Mahdi Munadi rappelle que la Chine impériale avait codifié cinq stratégies de relation avec les peuples nomades de ses frontières — qui restent pertinentes pour comprendre la politique contemporaine de Pékin en Asie centrale : la parenté harmonieuse par mariages dynastiques, la coercition militaire ciblée, la défense passive aux frontières, les « rênes souples » (commerce et dons sans confrontation), et enfin le « contrôle des barbares par les barbares » — utiliser les rivalités entre groupes nomades pour préserver l'équilibre. Cette dernière stratégie résonne encore dans la façon dont Pékin gère ses relations différenciées avec les cinq États.
La région autonome du Xinjiang (新疆, « nouvelles frontières ») est une pièce maîtresse de la stratégie centrasiatique chinoise. Peuplée à 58 % de musulmans — Ouïghours 47 %, Kazakhs 8 %, Kirghizes, Tadjiks — elle constitue pour Pékin à la fois une menace sécuritaire (mouvements séparatistes, attaques jihadistes) et une opportunité économique (porte d'entrée de la BRI vers l'Asie centrale et l'Europe). Le Xinjiang est traversé par deux des six corridors économiques terrestres de la BRI.
En 2018, les investissements dans la province atteignent 450 milliards de RMB. L'autoroute Pékin–Urumqi (2 768 km) est le plus long système autoroutier traversant un désert au monde. En 2018, 1 400 trains de marchandises relient Urumqi à l'Europe contre 700 en 2017 — progression spectaculaire qui confirme le rôle de hub logistique de la province.
Hugo Tierny (IFEAC) ajoute une dimension à cette surveillance : la Chine n'exporte pas que des marchandises, mais aussi son modèle sécuritaire. Via le forum de Lianyungang (2015) et la coopération policière, Pékin diffuse ses normes de contrôle chez ses voisins, pour stabiliser « de concert » le Xinjiang et l'Asie centrale — sa police armée a même installé des postes au Gorno-Badakhchan tadjik et une station de surveillance sur la frontière afghane. Dans cette lecture, l'Asie centrale n'est qu'une arrière-cour à neutraliser : ses arrières continentaux sécurisés, Pékin peut concentrer ses forces vers l'est et la mer — Taïwan, le Pacifique —, où se situent ses vraies priorités.
À partir de 2017, Pékin installe un système de surveillance de masse sans précédent : reconnaissance faciale omniprésente, collecte de l'ADN de tous les habitants sous couvert d'examens médicaux, contrôle des smartphones, fichage systématique. Des camps d'internement officiellement appelés « centres de formation professionnelle » — les experts ONU et les ONG estiment qu'entre 1 et 1,8 million d'Ouïghours y ont été détenus. Une barbe « anormale », le refus de l'alcool ou du porc, ou l'accès à certaines applications peuvent suffire à une arrestation. Artistes, intellectuels, sportifs ouïghours disparaissent régulièrement.
Cette répression place les États centrasiatiques dans une position diplomatique extrêmement délicate. Ils abritent des diasporas ouïghoures importantes et des centaines de milliers de ressortissants kazakhs du Xinjiang. Le Kazakhstan, sous pression de sa propre opinion publique, a obtenu la libération de quelques dizaines de détenus kazakhs — mais au prix d'un accord tacite de silence. Des manifestations ont éclaté à Almaty et Atabasar contre les investissements chinois en 2016.
Cœur historique de la culture ouïghoure, la vieille ville de Kachgar — un dédale de maisons de brique crue, longtemps considéré comme l'un des ensembles urbains islamiques les mieux préservés au monde — a été démolie en grande partie à partir de 2009. Sous le nom de « réforme des bâtisses dangereuses », les autorités ont engagé la destruction de près de 85 % du quartier et le relogement d'environ 200 000 habitants dans des immeubles de périphérie. Pékin invoque la prévention du risque sismique et la modernisation de l'habitat, et a fait rebâtir une fraction du quartier dans un « style ouïghour » aujourd'hui promu comme attraction touristique. Pour l'Uyghur Human Rights Project et plusieurs chercheurs, il s'agit au contraire d'un effacement du patrimoine, qui s'inscrit depuis 2017 dans la politique de camps et de surveillance de masse. L'accès restreint à la région rend toute vérification indépendante difficile.
Le revers de cette histoire est méconnu : plus de la moitié de la diaspora ouïghoure mondiale vit non en Occident, mais en Asie centrale ex-soviétique — Kazakhstan, Kirghizstan, Ouzbékistan. Certains n'ont jamais migré : c'est le tracé des frontières, aux XIXe et XXe siècles, qui les a placés du « mauvais » côté. Les autres sont venus par vagues, au gré des soubresauts du Turkestan oriental. Après le traité de Saint-Pétersbourg de 1881 (qui rend la vallée de l'Ili à la Chine), quelque 45 000 Ouïghours « taranchi » passent dans le Semiretchié et fondent des quartiers (mehelle) à Vernyï, la future Almaty. Puis, de 1954 à 1962 — prise du Xinjiang par la Chine communiste, rupture sino-soviétique, fermeture de la frontière —, plus de 300 000 personnes franchissent encore la frontière, dont les intellectuels et notables qui formeront le cœur de la diaspora moderne.
Almaty est ainsi devenue, depuis la Seconde Guerre mondiale, une véritable capitale culturelle ouïghoure (Dilnur Reyhan, IFEAC). Le Kazakhstan compte aujourd'hui plus de soixante écoles enseignant en ouïghour, un quotidien national, Uyghur Awazi (« La Voix ouïghoure ») — l'une des quatre seules minorités du pays à disposer d'un journal officiel —, et un Théâtre ouïghour fondé dès 1934, qui sert de pont culturel avec le Xinjiang, où les artistes des deux côtés de la frontière se retrouvent encore. Cette vie communautaire structurée, chapeautée par un Centre culturel ouïghour rattaché à l'Assemblée du peuple du Kazakhstan, rend d'autant plus délicate la position des États de la région face à la répression chinoise.
Cette communauté vit sous une double contrainte. À l'intérieur, elle est étroitement encadrée : à Almaty, les treize quartiers ouïghours (mehelle) élisent chacun un chef des hommes (yigit béshi) et une cheffe des femmes (qiz béshi) ; la centaine de responsables du pays se réunit chaque mois au Centre culturel — un dispositif qui soude la solidarité de voisinage autant qu'il sert de relais d'information aux autorités. À l'extérieur, la question chinoise est taboue : aucun discours hostile à Pékin n'est toléré et les commerces dissimulent leur origine — un gérant du groupe majoritaire en façade, aucune enseigne «ouïghoure», des restaurants reconnaissables seulement à des noms comme «12 Muqam» ou «Kachgar». Au Kirghizstan, pourtant plus permissif, la tension est vive : en août 2018, à Bichkek, le restaurant Arzu et le marché Madina, tenus par des Ouïghours, ont été incendiés dans la même nuit.
S'y ajoute une érosion culturelle : les soixante-cinq écoles ouïghoures du Kazakhstan n'accueillent plus qu'environ 13 000 élèves, contre plus de 30 000 vingt ans plus tôt, et la jeunesse — même la plus militante — communique surtout en russe. La crainte d'une transmission rompue, sur fond de montée d'un nationalisme anti-ouïghour, traverse toute la communauté. Dilnur Reyhan, IFEAC
À l'automne 2019, à la veille d'une visite du président Tokaïev en Chine pour signer une cinquantaine de projets industriels, plusieurs villes kazakhes connaissent des manifestations contre la présence chinoise — fait rare dans un pays peu coutumier de la contestation (Alexis Delpierre, IFEAC). Les griefs sont réels et multiples : crainte d'une mainmise économique et d'un endettement opaque, rumeurs de délocalisation d'usines chinoises et, surtout, l'angoisse pour les « peuples frères » du Xinjiang voisin — où des Kazakhs, comme les Ouïghours, sont internés dans les camps. Pancartes et slogans mêlent ces deux registres, l'argent et le sang.
Mais ces manifestations ne sont pas qu'un cri spontané. Elles ont été appelées et amplifiées, sur les réseaux sociaux, par l'opposition en exil — au premier chef le mouvement DVK de l'oligarque banni Moukhtar Abliazov —, qui a instrumentalisé le sentiment anti-chinois comme levier contre le pouvoir d'Astana, alors même que cet homme n'évoque presque jamais la Chine par ailleurs. D'où la question que pose Delpierre : ces actes sont-ils vraiment « sinophobes » ? Sa réponse est nuancée : la sinophobie kazakhe n'est pas une xénophobie flottante, mais le produit d'inquiétudes concrètes — économiques et humaines — que des acteurs politiques savent, à l'occasion, retourner à leur profit.
Cette anxiété diffuse a parfois débordé en violence. Dans la nuit du 7 au 8 février 2020, la petite ville de Kordaï, à la frontière kirghize, fut le théâtre d'un pogrom contre la minorité doungane — des musulmans d'origine chinoise installés au XIXe siècle, mais citoyens kazakhstanais de longue date : une dizaine de morts et quelque 24 000 personnes en fuite vers le Kirghizstan. L'épisode révèle le glissement le plus dangereux de cette peur — se reporter sur une minorité assimilée à tort à la Chine, alors que les racines de la violence étaient largement locales. Alexis Delpierre, IFEAC
Deux des six corridors économiques terrestres de la BRI transitent par l'Asie centrale : le corridor Chine–Europe (via Kazakhstan, Russie, Biélorussie) et le corridor Chine–Asie occidentale (via Kirghizstan, Tadjikistan, Iran, Turquie). Le Kazakhstan est l'acteur central : il capte la majorité du trafic ferroviaire transcontinental via les points de passage de Khorgos/Altynkol et Alashankou/Dostyk — environ les deux tiers du trafic Chine–Europe passe par son territoire.
Mais le bilan économique est plus complexe que le discours officiel ne le laisse entendre. D'abord, les échanges commerciaux ont paradoxalement décru après le lancement de la BRI en 2013 : 50 milliards de dollars en 2013, 35 milliards en 2017 — essentiellement en raison de la chute des cours des matières premières. Ensuite, les investissements chinois ont chuté de moitié au Kazakhstan et d'un tiers au Kirghizstan entre 2013 et 2016. La BRI n'a pas mécaniquement déclenché une expansion économique — elle a surtout restructuré la géographie des flux déjà existants.
Khorgos incarne à la fois l'ambition de la BRI et ses déséquilibres réels. Du côté chinois, la ville de Huoerguosi a multiplié par 20 sa surface bâtie en deux décennies, atteignant 80 000 habitants. Du côté kazakh, les trois villages n'atteignent pas 10 000 habitants au total. L'analyse par images satellite (Damiani & Bachelet 2018) confirme cette asymétrie : l'anthropisation est écrasante côté chinois, le côté kazakh se limite à quelques infrastructures logistiques (gare d'Altynkol, port sec) construites pour traiter les marchandises chinoises en transit. Deux pays, une coopération — mais deux vitesses.
L'Organisation de coopération de Shanghai (OCS), fondée en 2001, est le principal cadre de coopération sécuritaire entre la Chine et l'Asie centrale. Son mandat officiel vise les « trois forces » (terrorisme, séparatisme, extrémisme) — une formulation délibérément large qui permet à chaque membre de cibler ses opposants internes sous l'étiquette sécuritaire. Le centre anti-terroriste de l'OCS est basé à Tachkent.
La coopération sécuritaire avec la Chine a un prix pour les États centrasiatiques : l'interdiction des groupes nationalistes ouïghours, l'extradition de dissidents, le silence sur la répression au Xinjiang. Cette coopération est en place depuis 1996. Elle crée une tension entre les intérêts sécuritaires des États (ne pas héberger de mouvements menaçant Pékin) et la pression de leurs propres opinions publiques, sensibles au sort des Ouïghours et des Kazakhs du Xinjiang.
L'Iran partage sa langue avec le Tadjikistan et cherche à contourner les sanctions via des corridors centrasiatiques.
Frontière avec le Turkménistan : ~1 150 km · liens persans, corridor Nord-Sud (INSTC)

L'Iran partage avec l'Asie centrale un héritage culturel millénaire souvent sous-estimé. La langue persane (farsi) est étroitement apparentée au tadjik — les deux sont mutuellement intelligibles. Le tadjik écrit en alphabet cyrillique (soviétisation) diffère du persan écrit en alphabet arabe, mais la langue parlée est la même dans ses fondements. Boukhara et Samarcande, grandes villes de l'Ouzbékistan actuel, ont été pendant des siècles des centres de la culture persane — c'est là qu'ont vécu et écrit Avicenne, Rudaki, Omar Khayyam.
Historiquement, l'Iran (sous ses formes impériales successives — Empire achéménide, sassanide, safavide) a exercé une influence culturelle et politique profonde sur ce qui est aujourd'hui l'Asie centrale. Le Tadjikistan entretient avec l'Iran une relation particulière : langue partagée, influence culturelle forte, communauté chiite ismaélienne du Pamir qui regarde vers Téhéran et l'Aga Khan. Mais cette proximité est contrebalancée par la méfiance des régimes laïques centrasiatiques envers le modèle de la République islamique.
Les sanctions internationales (depuis 1979, intensifiées en 2012) constituent la principale limite à l'influence iranienne. Elles rendent les transactions bancaires directes presque impossibles et exposent les partenaires centrasiatiques à des sanctions secondaires américaines. Astana et Tachkent ont prudemment limité leurs échanges officiels avec Téhéran, même si les flux informels restent significatifs. OFAC 2023 · CNRS 2022
L'Iran est le principal État chiite du monde (90 % de sa population) et a joué un rôle historique dans la diffusion de cette branche de l'islam. La rupture sunnisme–chiisme remonte aux origines de l'islam (VIIe siècle) et au conflit de succession autour du califat. C'est la dynasty safavide (1501–1736) qui a institutionnalisé le chiisme comme religion d'État en Perse, créant une identité confessionnelle distincte face aux empires ottomans et moghols sunnites.
En Asie centrale, les chiites sont une minorité : environ 15 % au Tadjikistan, quelques pourcents dans les autres États. Mais une communauté particulière mérite attention : les Ismaéliens du Pamir tadjik — une branche chiite qui reconnaît l'Aga Khan comme imam spirituel. Ces populations des vallées du Haut-Badakhchan (Gorno-Badakhchan) entretiennent des liens étroits avec la fondation Aga Khan, qui finance des projets de développement dans l'une des zones les plus isolées du monde. L'Iran tente d'étendre son influence chiite, mais avec un succès limité dans une région à tradition sunnite dominante.
L'Iran occupe une position stratégique dans les projets de connectivité eurasiatique, mais les sanctions internationales ont longtemps bridé son rôle. Le gazoduc Turkménistan-Iran-Turquie-Europe, les corridors Nord-Sud (Inde–Iran–Russie via Azerbaïdjan), et le port de Chabahar comme débouché maritime pour l'Asie centrale et l'Afghanistan sont autant de projets qui lui donnent une importance théorique considérable.
Le corridor ferroviaire nord-sud Iran–Azerbaïdjan–Russie (convenu en 2016) permettrait de relier l'Inde au réseau ferroviaire eurasiatique via le port de Bandar Abbas, l'Iran, l'Azerbaïdjan et la Russie. Ce projet concurrent de la BRI chinoise est soutenu par l'Inde pour réduire sa dépendance aux routes maritimes. La mise en service progressive de la liaison Uzen (Kazakhstan)–Gorgan (Iran), achevée en 2014, a ouvert pour la première fois une connexion ferroviaire directe entre l'Asie centrale et l'Iran.
L'Iran est un acteur ambigu dans la géopolitique centrasiatique. Il partage avec la Russie et la Chine une méfiance structurelle envers la présence américaine dans la région. Il soutient les gouvernements laïques centrasiatiques contre les influences wahhabites (financement saoudien des madrasas, influence turque sunnite). Mais il se méfie de l'expansion turco-azerbaïdjanaise qui pourrait créer un espace turcophone continu de la mer Égée à la Chine, encerclant l'Iran au nord — d'autant que 20 millions d'Azerbaïdjanais vivent sur le territoire iranien.
Après l'invasion russe de l'Ukraine, l'Iran a fourni des drones à la Russie, approfondissant un partenariat qui inquiète l'Occident mais renforce la marge de manœuvre iranienne. Pour l'Asie centrale, l'Iran reste un corridor potentiel vers les mers chaudes — la seule alternative réelle au passage par la Russie pour les États enclavés du sud de la région (Turkménistan, Afghanistan). Ce rôle géographique irremplaçable lui donne une influence structurelle que les sanctions n'ont pas réussi à éliminer.
Le retour des talibans en 2021 a créé une incertitude sécuritaire majeure aux frontières tadjike, ouzbèke et turkmène.
Frontières avec le Tadjikistan, l'Ouzbékistan et le Turkménistan : plus de 2 000 km · enjeu sécuritaire majeur

L'Afghanistan n'est pas seulement un voisin géographique de l'Asie centrale — il en est une prolongation ethnique et culturelle. Le nord du pays est peuplé de Tadjiks (25 % de la population afghane), d'Ouzbeks (9 %), de Turkmènes et d'Hazaras chiites — populations transfrontalières dont les affiliations ethniques traversent les lignes étatiques. Mazar-i-Sharif, la grande ville du nord, est culturellement et économiquement plus proche de Boukhara ou de Douchanbé que de Kaboul. Les fleuves Amou-Daria et Panj, qui forment la frontière afghano-centrasiatique, séparent des communautés identiques des deux côtés.
Au sud-est, la frontière tadjiko-afghane épouse le cours du Piandj, affluent de l'Amou-Daria. Vue d'en haut, elle sépare deux mondes : rive droite, le Tadjikistan post-soviétique, russophone et soutenu par l'aide au développement ; rive gauche, l'Afghanistan en guerre. Mais cette ligne est récente et imposée de l'extérieur : à la fin du XIXe siècle, Russes et Britanniques ont tranché le Badakhchan en deux le long du fleuve, séparant des populations qui, jusque-là, vivaient des deux côtés. Ce sont en grande majorité des Pamiris : minorités ismaéliennes vénérant l'Aga Khan, parlant des langues indo-iraniennes distinctes aussi bien du tadjik que du dari (Mélanie Sadozaï, IFEAC).
Vue d'en bas, pourtant, la frontière relie plus qu'elle ne coupe. Dans les années 2000, des ponts et des marchés transfrontaliers — plusieurs bâtis avec l'appui du réseau de développement de l'Aga Khan — ont rouvert le passage : familles retrouvées, troc, va-et-vient hebdomadaire. La périphérie, marginalisée par ses propres capitales, s'est ainsi « orientée à 360° », tournée vers l'autre rive davantage que vers le centre. Cet équilibre fragile a volé en éclats coup sur coup : la pandémie de Covid-19 en 2020, puis la prise des districts frontaliers par les talibans en juillet 2021, ont refermé la frontière et suspendu ces liens séculaires — rappel que, ici, la géopolitique des grands ensembles se joue d'abord à l'échelle d'un gué.
Depuis 2022, les talibans construisent le canal Qosh Tepa, destiné à irriguer 550 000 hectares dans le nord de l'Afghanistan. Ce canal pourrait détourner jusqu'à 25 % du débit de l'Amou-Daria, qui alimente déjà Ouzbékistan et Turkménistan en eau. L'Ouzbékistan et le Turkménistan préfèrent coopérer avec les talibans sur la gestion du canal plutôt que de subir passivement la réduction des flux — une logique pragmatique qui pousse l'Asie centrale à normaliser ses relations avec Kaboul indépendamment de ses réserves politiques. Clingendael, janvier 2025
Cette réalité ethnique a des conséquences sécuritaires directes : des combattants islamistes d'origine tadjike, ouzbèke ou kirghize peuvent facilement traverser les frontières poreuses. Le Mouvement islamique d'Ouzbékistan (MIO) a été fondé en Afghanistan dans les années 1990 et y a maintenu des camps d'entraînement. L'État islamique Khorassan (EI-K) recrute activement dans la région.
La prise de Kaboul par les talibans en août 2021 et le retrait américain ont produit une onde de choc régionale. Les pays frontaliers (Tadjikistan, Turkménistan, Ouzbékistan) craignent à la fois une déstabilisation par les groupes islamistes et un afflux de réfugiés. Le Tadjikistan, qui a soutenu l'Alliance du Nord et abrite la communauté tadjike la plus importante, est particulièrement exposé — Douchanbé a refusé de reconnaître les talibans.
Paradoxalement, la Chine et la Russie ont maintenu des contacts avec le régime taliban pour protéger leurs intérêts. La Chine a été jusqu'à rouvrir son ambassade à Kaboul — le seul grand pays à l'avoir fait — pour surveiller les mouvements ouïghours potentiellement présents en Afghanistan. La route du Nord qui achemine l'héroïne afghane vers la Russie via le Tadjikistan et le Kirghizstan représente environ 25 % des exportations totales d'héroïne — une source de corruption endémique dans les services frontaliers.
Depuis leur retour au pouvoir, les talibans ont progressivement codifié leur régime. En juillet 2024, le décret n°1452 — «loi pour la promotion de la vertu et la prévention du vice» — interdit aux femmes de faire entendre leur voix en public, impose le port du voile intégral, et restreint leur accès à l'espace urbain sans mahram (tuteur masculin). En janvier 2026, un nouveau code pénal inspiré du fiqh hanafite codifie des peines corporelles : l'article 32 prévoit la flagellation pour certains délits, l'article 34 des peines d'amputation. Ce régime, sans équivalent dans la région (y compris par rapport aux monarchies du Golfe), constitue une rupture avec toute norme juridique internationale et place les États centrasiatiques devant un dilemme : avec qui négocier l'eau, la sécurité et les corridors de transport ? The Conversation, 2026 · Lot 1
L'Afghanistan occupe théoriquement une position de carrefour régional d'une valeur considérable : il relie l'Asie centrale au sous-continent indien et à l'Iran. Plusieurs projets de connectivité le traversent. Le gazoduc TAPI (Turkménistan–Afghanistan–Pakistan–Inde), d'une longueur de 1 800 km, transporterait 33 milliards de m³ de gaz turkmen annuellement — permettant au Turkménistan de diversifier ses exportations (actuellement dépendantes à 90 % de la Chine) et à l'Inde de réduire sa dépendance au GNL. La construction aurait débuté au Turkménistan en 2015, mais progresse extrêmement lentement côté afghan.
Le corridor Lapis-Lazuli (Turkménistan–Afghanistan–Azerbaïdjan–Géorgie–Turquie–Europe), opérationnel depuis 2018, est une route terrestre qui permet à l'Asie centrale de rejoindre l'Europe sans passer par la Russie. Mais la portion afghane reste la plus fragile. L'Inde développe le port de Chabahar (Iran) comme corridor alternatif vers l'Afghanistan — voir fiche Inde pour le détail.
Le Baloutchistan pakistanais jouxte l'Afghanistan au nord et représente l'enjeu géostratégique le plus sensible du voisinage centrasiatique. Sa façade maritime sur la mer d'Arabie ouvre sur l'Océan Indien et se situe à proximité du détroit d'Ormuz. Le port de Gwadar, exploité par une entreprise d'État chinoise depuis 2013, est la pièce maîtresse du corridor économique Chine-Pakistan (CPEC) — 62 milliards de dollars d'investissements annoncés. Ce corridor offre à Pékin un accès direct à la mer d'Arabie, contournant les routes maritimes vulnérables du détroit de Malacca.
Face à ce projet, l'Inde développe une stratégie concurrente autour du port iranien de Chabahar, à 80 km de Gwadar, pour relier son territoire à l'Afghanistan et à l'Asie centrale sans passer par le Pakistan. Ces deux ports symbolisent la rivalité sino-indienne pour le contrôle des corridors eurasiatiques. Le Baloutchistan lui-même est traversé par des insurrections séparatistes que ni le Pakistan ni la Chine ne peuvent totalement contenir — ce qui fragilise les investissements chinois.
La Mongolie partage l'héritage nomade mais reste à l'écart des organisations régionales centrasiatiques.
Aucune frontière directe (séparée par la Russie et la Chine) · héritage nomade et steppique partagé

La Mongolie est une anomalie géopolitique fascinante : démocratie parlementaire fonctionnelle avec alternances politiques réelles depuis 1990, coincée entre la Russie autoritaire au nord et la Chine autoritaire au sud. Face à cette double pression, Oulan-Bator a développé depuis les années 1990 une doctrine diplomatique originale : la « politique du troisième voisin ». L'idée est simple — diversifier les partenariats avec des démocraties lointaines (États-Unis, Japon, UE, Inde, France) pour contrebalancer la pression des deux voisins immédiats. La visite stratégique française en 2023, notamment pour l'uranium mongol, illustre l'attractivité de cette posture.
La double dépendance est réelle : la Russie est indispensable pour l'énergie (la Mongolie importe la quasi-totalité de son pétrole raffiné et une large part de son électricité), la Chine absorbe plus de 80 % des exportations (essentiellement du charbon et des minéraux). La Mongolie a déclaré sa neutralité permanente en 1992 et refuse tout déploiement de bases militaires étrangères sur son territoire. Elle participe prudemment au corridor économique Chine-Mongolie-Russie sans se laisser absorber.
L'économie mongole repose presque entièrement sur ses ressources minières : cuivre, charbon, or, uranium, terres rares. Le site d'Oyu Tolgoi (« colline du ciel turquoise ») est l'un des cinq plus grands gisements de cuivre et d'or au monde, exploité par le géant anglo-australien Rio Tinto. Il représente à lui seul une fraction significative du PIB mongol et une part majeure de ses exportations.
Le paradoxe est connu : l'économie mongole dépend massivement de la Chine, qui absorbe l'essentiel des exportations minières. La Mongolie tente de diversifier ses débouchés — notamment vers le Japon et la Corée du Sud — et d'attirer des investisseurs occidentaux. Cette stratégie de diversification est directement comparable à celle des États centrasiatiques vis-à-vis de la Russie et de la Chine. Les chocs de prix mondiaux des matières premières (2014–2016, puis COVID-19) ont révélé la vulnérabilité structurelle de ce modèle.
Environ un tiers de la population mongole demeure éleveur nomade ou semi-nomade. Ce chiffre en fait l'une des dernières grandes sociétés nomades du monde. Les traditions pastorales — migration saisonnière avec les yourtes, élevage de chevaux, chameaux, yacks, chèvres cachemire — structurent encore l'identité nationale. Gengis Khan (1162–1227), fondateur du plus grand empire terrestre de l'histoire, est omniprésent dans la mémoire collective et le discours politique.
Mais le changement climatique accélère l'exode rural. Les dzud — hivers exceptionnellement rigoureux avec sol gelé empêchant le pâturage — se multiplient et déciment les troupeaux. Des millions d'animaux meurent certaines années, poussant les éleveurs vers Oulan-Bator, où ils s'installent dans des quartiers de yourtes (ger) péri-urbains. La pollution atmosphérique de la capitale, causée par ces poêles à charbon dans un pays pourtant immensément vaste, est l'une des plus élevées d'Asie.
La transition démocratique mongole de 1990 est remarquable par sa pacificité. Sans révolution, sans violence, le Parti révolutionnaire du peuple mongol a organisé des élections libres et accepté sa défaite initiale. Depuis, les alternances politiques sont réelles. La corruption reste un problème structurel, mais le système judiciaire fonctionne et la presse est libre.
Cette exception démocratique dans un voisinage autoritaire donne à la Mongolie une valeur symbolique et diplomatique. Washington, Tokyo et Bruxelles soutiennent activement la démocratie mongole comme vitrine de la possibilité d'une transition réussie en Asie centrale et orientale. La Mongolie participe aux forums de démocraties asiatiques et entretient des relations militaires avec les États-Unis (exercices Khaan Quest).
En janvier 2025, la société française Orano a signé un accord de partenariat stratégique avec la Mongolie pour l'exploration et l'exploitation de gisements uranifères. La Mongolie dispose de réserves significatives estimées à environ 50 000 tonnes. Cet accord s'inscrit dans la politique du «troisième voisin» mongole — diversifier les partenaires économiques au-delà de la Russie et de la Chine. Pour la France, il s'agit de sécuriser des approvisionnements pour son industrie nucléaire dans un contexte de tensions géopolitiques autour de l'uranium russe et nigérien. The Diplomat, 2025
Corridor stratégique vers l'Europe via la Caspienne, de plus en plus important depuis 2022.
Séparé de l'Asie centrale par la mer Caspienne · corridor médian trans-caspien en plein essor

Premier État chrétien (301 ap. J.-C.), 3 M hab., enclavé. Génocide 1915 (1,2–1,5 M morts). Diaspora 7 M personnes. Perte du Haut-Karabagh (2023), 100 000 déplacés. Pivot vers l'UE.
État rentier pétrolier, 10 M hab. Aliyev dynastique. Hydrocarbures caspiens (6 % réserves mondiales). Pipelines BTC & TANAP vers Europe. Victoire militaire 2020 & 2023. Drones israéliens.
4 M hab., aspirante UE & OTAN. Guerre russo-géorgienne 2008, 20 % territoire occupé (Abkhazie, Ossétie du Sud). Hub de transit énergétique Caspienne–Europe. Démocratie fragile.
Le Caucase est structuré par deux grandes chaînes montagneuses — le Grand Caucase au nord et le Petit Caucase au sud — et constitue historiquement un espace tampon entre trois puissances : Russie, Turquie, Iran. Sa géographie escarpée a favorisé la fragmentation politique et la diversité culturelle ; c'est l'une des régions les plus hétérogènes du monde sur les plans ethnique, linguistique et religieux — islam sunnite dans le Caucase russe, chiisme duodécimain en Azerbaïdjan, christianisme en Arménie et Géorgie.
Le découpage soviétique des années 1920, opéré par Staline alors commissaire aux nationalités, a créé un « patchwork » territorial délibérément conflictuel : rattachement du Haut-Karabagh (majoritairement arménien) à l'Azerbaïdjan, attribution de statuts autonomes à l'Abkhazie, l'Ossétie du Sud et le Nakhitchevan. Ces décisions, conçues pour maintenir l'équilibre interne de l'URSS, sont devenues explosives après 1991.
L'Azerbaïdjan est un cas typique d'« État rentier autoritaire » renforcé par une conjoncture géopolitique favorable. Les hydrocarbures représentent l'essentiel de ses exportations et lui confèrent un levier stratégique considérable : l'Union européenne, dépendante du gaz azerbaïdjanais depuis la réduction des importations russes après 2022, n'a pas imposé de sanctions à Bakou lors des crises de 2020 et 2023. Cette rente énergétique se transforme en liberté d'action diplomatique.
Le partenariat avec Israël est structurant : Tel Aviv achète une part significative du pétrole azerbaïdjanais et fournit des technologies militaires avancées — les drones Bayraktar israéliens (et turcs) ont été décisifs lors de la guerre de 2020. L'alliance avec la Turquie repose sur la proximité linguistique (azerbaïdjanais et turc sont mutuellement intelligibles), le soutien militaire et un projet d'intégration turcophone plus large. Le corridor de Zangezur — relier le Nakhitchevan au reste de l'Azerbaïdjan en traversant l'Arménie — est l'objectif géopolitique central qui permettrait une continuité terrestre Turquie–Azerbaïdjan–Asie centrale.
L'Arménie est le premier État officiellement chrétien de l'histoire (301 ap. J.-C.) et l'un des plus anciens peuples de la région. Son histoire est marquée par une fragmentation territoriale récurrente : génocide ottoman de 1915 (1,2 à 1,5 million de morts), dispersion d'une diaspora estimée à 7 millions de personnes — soit plus du double de la population actuelle de la République d'Arménie. Cette mémoire traumatique structure encore l'identité nationale.
La perte définitive du Haut-Karabagh en septembre 2023 — après un blocus prolongé et une offensive éclair de 24 heures — a conduit à l'exode de 100 000 Arméniens vers l'Arménie, mettant fin à une présence millénaire dans l'enclave. Ce basculement révèle l'affaiblissement stratégique d'Erevan et la recomposition des alliances : la Russie, absorbée par l'Ukraine, a refusé d'intervenir via l'OTSC malgré son rôle de garant. L'Arménie se tourne désormais vers l'UE, les États-Unis et l'Inde pour diversifier ses partenariats de sécurité.
La Géorgie occupe une position géographique cruciale : elle est le principal corridor de transit entre la mer Caspienne et la mer Noire, permettant d'acheminer les hydrocarbures azerbaïdjanais vers l'Europe (pipelines Bakou-Tbilissi-Ceyhan pour le pétrole, Bakou-Erzurum pour le gaz) sans passer par la Russie. Cette fonction de transit lui confère une importance économique et géopolitique sans rapport avec sa taille (4 millions d'habitants).
La guerre russo-géorgienne d'août 2008 a marqué un tournant : la Russie a reconnu l'indépendance de l'Abkhazie et de l'Ossétie du Sud (environ 20 % du territoire géorgien), y maintient des bases militaires, et bloque de facto l'intégration de la Géorgie à l'OTAN. La Géorgie a néanmoins signé un accord d'association avec l'UE en 2014 et a obtenu le statut de candidat en 2023 — un processus tendu par les contradictions de sa politique intérieure et les pressions russes.
L'Azerbaïdjan constitue le lien principal entre le Caucase et l'Asie centrale. Il est membre de l'Organisation des États turciques (avec le Kazakhstan, le Kirghizstan, l'Ouzbékistan et le Turkménistan) et participe au projet d'espace turcophone qui structure une partie de la géopolitique régionale depuis les années 1990. Son rôle dans les corridors de transit — notamment le corridor Transcaspien (Asie centrale–Azerbaïdjan–Géorgie–Turquie–Europe) — en fait un acteur central du désenclavement centrasiatique alternatif à la Russie.
Le corridor TRACECA (Transport Corridor Europe–Caucase–Asie), lancé par l'UE en 1993, passe par le Caucase et relie l'Asie centrale à l'Europe via l'Azerbaïdjan et la Géorgie. L'initiative de la Route de la Soie polaire (corridor moyen) représente également un enjeu majeur : Bakou est un nœud incontournable pour les trains qui relient la Chine à l'Europe via la mer Caspienne.
Après 20 ans en Afghanistan, Washington cherche à maintenir une influence sans présence militaire.
Aucune frontière · influence via le format diplomatique C5+1 et l'après-Afghanistan

Le 11 septembre 2001 transforme radicalement la position américaine en Asie centrale. Pour accéder à l'Afghanistan, Washington obtient en quelques semaines des bases militaires d'une importance stratégique considérable. La base de Khanabad en Ouzbékistan (opérationnelle dès novembre 2001) et la base aérienne de Manas au Kirghizstan (depuis décembre 2001) deviennent des hubs logistiques essentiels pour la guerre en Afghanistan — des centaines de milliers de soldats et de tonnes de matériel y transitent en une décennie.
Cette présence militaire s'accompagne d'un investissement diplomatique et financier : des centaines de millions de dollars d'aide économique, des programmes de réforme institutionnelle, des bourses universitaires (programme Edmund S. Muskie), des partenariats militaires (formation des armées centrasiatiques). Washington développe aussi une diplomatie des droits humains — qui crée rapidement des frictions avec des régimes autoritaires.
L'expulsion de Khanabad (2005) est le premier recul. En 2009, le Kirghizstan (sous pression russe et après une augmentation du loyer) tente d'expulser la base de Manas — Washington négocie un maintien sous forme de « Centre de transit » avec loyer augmenté (60 millions de dollars/an). Finalement, la base de Manas ferme définitivement en juillet 2014, à la fois pour des raisons diplomatiques (pression russe) et parce que le retrait programmé d'Afghanistan réduit les besoins logistiques.
Le retrait américain d'Afghanistan s'étale de 2011 (annonce d'Obama) à août 2021 (retrait total sous Biden, prise de Kaboul par les talibans). Cette retraite précipitée, avec des images d'hélicoptères évacuant l'ambassade qui rappellent Saïgon en 1975, frappe durement la crédibilité américaine en Asie centrale. Les États centrasiatiques en tirent une leçon simple : la garantie sécuritaire américaine n'est pas inconditionnelle, et se fier uniquement à Washington serait imprudent.
Conduite dans le cadre de l'opération Liberté immuable (Enduring Freedom), cette présence s'est résorbée avec le désengagement occidental : l'OTAN a ramené ses effectifs en Afghanistan de 130 000 à 12 500 hommes, et après 2014 seule l'armée allemande a conservé un accès à l'aéroport de Termez.
Malgré le retrait militaire, les États-Unis maintiennent des intérêts substantiels en Asie centrale. L'aide économique reste significative : environ 150 à 200 millions de dollars par an pour les cinq États, via l'USAID (développement agricole, eau, santé) et le Millennium Challenge Corporation (MCC — programme d'aide conditionné à des réformes institutionnelles, actif au Kirghizstan et au Tadjikistan). Les programmes antidrogues (DEA et INL) cofinancent la lutte contre le trafic d'héroïne afghane. Les programmes d'aide militaire (IMET — International Military Education and Training) forment chaque année des officiers centrasiatiques aux États-Unis.
La non-prolifération nucléaire est un intérêt américain directement lié à l'Asie centrale : lors de l'effondrement de l'URSS, le Kazakhstan héritait du quatrième arsenal nucléaire mondial (1 400 têtes opérationnelles). Le programme Nunn-Lugar (1991–2003) a financé la dénucléarisation kazakhstanaise et la destruction sécurisée des armes. Ce précédent fait du Kazakhstan un modèle américain de dénucléarisation volontaire — ce que Washington cite à longueur de discours sur l'Iran et la Corée du Nord.
Le retrait militaire n'a pas effacé les États-Unis de la région : leur arme principale y est longtemps devenue le soft power (Mathilde Mallet, IFEAC). L'éducation en fut le ressort majeur — « gagner les cœurs et les esprits ». Des générations de jeunes Centrasiatiques sont passées par les programmes d'échange américains : FLEX, qui envoie chaque année une centaine de lycéens kazakhs et kirghizes vivre un an dans une famille aux États-Unis ; Fulbright, qui envoie aux États-Unis des dizaines de lauréats centrasiatiques (59 en 2015) ; ou le Peace Corps, dont les volontaires enseignent l'anglais — aujourd'hui au seul Kirghizstan. À Bichkek, l'Université américaine d'Asie centrale (AUCA) diffuse un modèle universitaire à l'occidentale, tandis que la radio Azattyk, antenne régionale de Radio Free Europe financée par le Congrès, perpétue une voix d'information indépendante héritée de la guerre froide.
Le second pilier était l'aide au développement, longtemps portée par l'USAID : promotion de la démocratie, « bonne gouvernance » et soutien à la société civile, relayés par des organisations comme l'International Republican Institute ou l'Open Society Foundation de George Soros. Mais cet édifice s'est brutalement fissuré : en 2025, l'administration Trump a démantelé l'USAID et transféré ses programmes au Département d'État, amputant d'un coup l'essentiel de cette infrastructure d'influence. Or le soft power américain était déjà inégalement reçu — pénétrant surtout le Kirghizstan, le plus ouvert, et butant ailleurs sur des lois « agents de l'étranger » d'inspiration russe. Affaibli au moment précis où Moscou et Pékin pèsent de tout leur poids, il apparaît plus que jamais comme un fil ténu.
Face à l'influence croissante de la Chine et de la Russie, Washington a lancé en 2015 le format C5+1 (Central Asia 5 + États-Unis) — une plateforme de dialogue diplomatique réunissant les cinq États centrasiatiques avec le Secrétaire d'État américain. Ce format, inspiré du P5+1 sur le nucléaire iranien, est essentiellement déclaratoire mais symboliquement important : il signale l'intérêt américain pour la région. Les réunions C5+1 se focalisent sur la connectivité économique, la sécurité frontalière et les programmes de gouvernance.
La guerre d'Ukraine (2022) a relancé l'intérêt américain pour l'Asie centrale — les États-Unis y voient une opportunité de réduire la dépendance centrasiatique envers la Russie. La visite des cinq présidents centrasiatiques à New York en septembre 2023 (en marge de l'Assemblée générale de l'ONU) et la première visite d'un président américain au Kazakhstan (Biden, juillet 2023) signalent ce regain d'intérêt. Mais la compétition avec la Chine et la Russie sur le terrain économique reste très déséquilibrée : les États-Unis n'ont ni les projets d'infrastructure ni les marchés d'exportation de leurs rivaux.
New Delhi cherche un accès à l'Asie centrale via l'Iran et siège à l'OCS depuis 2017.
Aucune frontière · politique « Connect Central Asia » et corridor Nord-Sud (INSTC)

L'Inde et l'Asie centrale sont liées depuis des millénaires par les routes commerciales et la diffusion des religions. Le bouddhisme s'est propagé de l'Inde vers l'Asie centrale via l'Afghanistan (Bactriane, Gandhara) aux IIe–IIIe siècles av. J.-C., laissant des traces monumentales jusqu'à Dunhuang et Khotan. La route de la soie transportait des épices indiennes, des textiles et des pierres précieuses (rubis, saphirs de Ceylan, diamants) vers la Chine en échange de soie. L'Inde était le grand fournisseur de luxe de l'Eurasie antique.
Le lien le plus direct entre Asie centrale et Inde est la dynasty moghole : Babur, chassé de Samarcande par les Ouzbeks Shaybanides, conquiert l'Inde en 1526 et fonde l'Empire moghol. Ses descendants (Humayun, Akbar, Shah Jahan) régneront sur le sous-continent jusqu'au XIXe siècle, important l'architecture timuride (Taj Mahal), la poésie persane et la miniature centrasiatique. Cette connexion nourrit encore une fascination culturelle mutuelle.
L'obsession stratégique de l'Inde vis-à-vis de l'Asie centrale est son manque d'accès terrestre : le Pakistan bloque le passage terrestre depuis l'indépendance. L'Inde cherche des itinéraires alternatifs. Le port de Chabahar (Iran), développé par l'Inde depuis 2003 et opérationnel depuis 2018, est la pièce maîtresse : situé à 80 km de Gwadar (Pakistan-Chine), il connecte l'Inde à l'Afghanistan et à l'Asie centrale par voie maritime sans passer par le Pakistan. L'Inde y a investi 500 millions de dollars. La liaison ferroviaire Chabahar–Zahedan (vers l'Afghanistan) est en cours de construction.
Le gazoduc TAPI (Turkménistan–Afghanistan–Pakistan–Inde, 1 800 km) est un projet que l'Inde soutient activement : il lui permettrait d'importer du gaz turkmen et de réduire sa dépendance au GNL coûteux. Pour New Delhi, TAPI représente aussi une forme de normalisation avec le Pakistan (partenaires dans le même gazoduc) — un calcul géopolitique audacieux. La partie afghane reste le verrou : bloquée par l'insécurité depuis des décennies.
L'Asie centrale est l'un des terrains de la rivalité sino-indienne pour l'influence régionale. La Chine dispose d'une avance massive : premier partenaire commercial, premier créancier, corridors ferroviaires, bases industrielles au Kazakhstan et en Ouzbékistan. L'Inde tente de se positionner comme contrepoids : elle est membre de l'OCS depuis 2017 (même temps que le Pakistan — une admission simultanée forcée), elle développe des programmes d'aide militaire (formation d'officiers centrasiatiques en Inde), et elle soutient activement les projets énergétiques alternatifs à la Chine.
La contradiction est réelle : l'Inde et le Pakistan sont tous les deux membres de l'OCS depuis 2017, alors qu'ils sont dans un état de conflit chronique. L'OCS espère que la coopération multilatérale normalisera leurs relations. L'Inde utilise surtout l'OCS pour avoir un siège à la table des négociations centrasiatiques, pas pour coopérer avec Islamabad. La rivalité sino-indienne donne aux États centrasiatiques une marge de manœuvre supplémentaire pour négocier leurs relations.
L'Inde a lancé en 2012 sa politique « Connect Central Asia », reformalisée en 2022 sous Modi. Elle vise à développer des liens multidimensionnels (économique, politique, culturel, sécuritaire) avec les cinq États centrasiatiques. Concrètement : lignes de crédit pour le développement (750 millions de dollars annoncés en 2022), programmes de bourses pour 1 500 étudiants centrasiatiques par an en Inde, coopération pharmaceutique (médicaments génériques indiens très prisés au Kirghizstan et au Tadjikistan), et un début de coopération en matière de cybersécurité.
L'Inde développe aussi une présence culturelle via la diplomatie du yoga, de la médecine ayurvédique et du cinéma de Bollywood — extrêmement populaire en Asie centrale soviétique depuis les années 1950 (les films de Raj Kapoor comme Awara ont marqué des générations de Centrasiatiques). Cette popularité culturelle est un actif diplomatique rare et difficile à quantifier mais réel.
La carte panturquique — une diplomatie culturelle ambitieuse mais sans masse économique suffisante.
Aucune frontière · liens turciques, Organisation des États turciques

La Turquie partage avec quatre des cinq États centrasiatiques (Kazakhstan, Kirghizstan, Ouzbékistan, Turkménistan) une appartenance à la famille des langues turciques. Ces langues partagent une grammaire agglutinante, un vocabulaire commun de base et une intelligibilité mutuelle partielle — le turc d'Istanbul et l'ouzbek de Tachkent sont mutuellement intelligibles avec effort, comme le français et l'espagnol. L'azerbaïdjanais, cousin direct du turc (intelligibilité quasi-totale), étend encore cet espace linguistique au Caucase.
Cette proximité linguistique est un vecteur d'influence culturelle et éducative considérable. Les universités turques accueillent des dizaines de milliers d'étudiants centrasiatiques. Les chaînes de télévision turques (TRT Avaz, spécialement créée pour l'espace turcophone) et les productions cinématographiques turques sont très populaires au Kazakhstan, en Ouzbékistan et au Kirghizstan. La musique pop turque (Türk Pop) a pénétré les marchés centrasiatiques dès les années 1990.
La diplomatie panturquique d'Erdogan s'est institutionnalisée avec la création de l'Organisation des États turciques (OET) en 2021 (évolution de l'Organisation de coopération turcique fondée en 2009). Elle regroupe la Turquie, l'Azerbaïdjan, le Kazakhstan, le Kirghizstan, l'Ouzbékistan et le Turkménistan (observateur). Son projet : une communauté panturcique fondée sur la proximité linguistique — à l'image du Commonwealth des nations.
Le corridor de Zangezur est le projet géopolitique le plus concret de cette diplomatie : relier directement la Turquie à l'Azerbaïdjan et à l'Asie centrale par voie terrestre à travers l'Arménie (ou par une liaison maritime Caspienne). Ce corridor permettrait la première continuité territoriale entre la mer Égée et la Chine en passant uniquement par des États turcophones — un projet stratégique qui préoccupe l'Iran (qui y verrait un encerclement de son flanc nord).
Le projet panturcique se heurte à trois limites structurelles : la concurrence chinoise (la BRI offre des infrastructures concrètes là où l'OTS offre une solidarité symbolique), la réticence kazakhe (Astana maintient ses distances vis-à-vis de l'idéologie panturcique jugée déstabilisatrice pour sa minorité russe), et l'ambiguïté azerbaïdjanaise (Bakou est le vrai pivot turc régional, marginalisant parfois Ankara). La Turquie reste un acteur culturel réel mais économiquement limité. Laruelle 2020 · IFRI 2023
Après la dissolution de l'URSS, la Turquie a été le premier acteur non-russe à investir massivement en Asie centrale. Les entreprises turques de construction (Kalyon, Limak, Kolin) ont décroché des contrats d'infrastructure au Kazakhstan et en Ouzbékistan. TIKA (Agence turque de coopération internationale) finance des projets de développement. L'Université turco-kazakhe Ahmet Yesevi, fondée en 1991 à Turkestan, est l'une des premières universités fondées après l'indépendance.
Les universités turques (Ankara, Istanbul, Selçuk) accueillent des milliers d'étudiants centrasiatiques chaque année dans le cadre du programme Mevlana. La langue turque est enseignée dans des instituts Yunus Emre (l'équivalent turc de l'Alliance française) à Almaty, Bichkek et Tachkent. Les séries télévisées turques historiques (Diriliş: Ertuğrul, Kuruluş: Osman) construisent un imaginaire pan-turcique qui touche particulièrement les jeunes générations centrasiatiques.
L'influence turque en Asie centrale est réelle mais limitée. Les États centrasiatiques apprécient l'alternative turcophone à la Russie et à la Chine, mais se méfient d'une domination qui remplacerait une dépendance par une autre. L'Ouzbékistan de Karimov avait expulsé les écoles Gülen dès les années 2000 ; le Tadjikistan (persanophone et non-turcique) regarde la diplomatie panturquique avec une distance certaine. L'Iran, qui voit dans l'OET un projet d'encerclement, pèse de tout son poids contre l'expansion du corridor Zangezur.
La Turquie est aussi militairement présente via les exportations d'armements : les drones Bayraktar TB2 (qui ont révolutionné la guerre du Haut-Karabagh en 2020 au profit de l'Azerbaïdjan) suscitent un intérêt marqué au Kazakhstan et au Kirghizstan. Cette présence militaro-industrielle est un levier d'influence nouveau qui complète la diplomatie culturelle.
Perçu avec méfiance en raison du soutien historique aux talibans — malgré le potentiel du CPEC.
Aucune frontière directe (séparé par l'Afghanistan) · projet CASA-1000, accès à la mer convoité

Le Corridor économique Chine-Pakistan (CPEC) est l'un des projets d'infrastructure les plus ambitieux de la BRI : 3 000 km d'autoroutes, de chemins de fer, de gazoducs et de lignes électriques reliant Kachgar (Xinjiang) au port de Gwadar sur la mer d'Arabie, pour 62 milliards de dollars annoncés. Pour la Chine, CPEC résout le « dilemme de Malacca » en offrant un accès à l'Océan Indien sans passer par le détroit contrôlé potentiellement par les États-Unis. Pour le Pakistan, c'est un accélérateur de développement économique — et une source de dette préoccupante (la dette publique est passée de 59 % à 67 % du PIB entre 2014 et 2017).
Le port de Gwadar (Baloutchistan, mer d'Arabie) est la pièce maîtresse. Exploité par une entreprise d'État chinoise depuis 2013, il est destiné à devenir un hub maritime de premier plan. Son intérêt stratégique pour la Chine est considérable : à 400 km du détroit d'Ormuz, il permet un accès rapide au Golfe Persique et à ses hydrocarbures. Les investissements chinois à Gwadar se montent à plusieurs milliards de dollars — zone franche, logements, aéroport.
La relation entre le Pakistan et l'Afghanistan est l'une des plus complexes et des plus conflictuelles de la région. Islamabad a financé et abrité les talibans depuis les années 1990 — les services secrets pakistanais (ISI) y voyaient un outil pour maintenir une « profondeur stratégique » en Afghanistan face à l'Inde. Après le 11 septembre 2001, sous pression américaine, le Pakistan s'est officiellement allié à la coalition contre les talibans, tout en maintenant discrètement des liens avec les factions talibanes dans ses régions tribales frontalières (FATA).
Le retour des talibans au pouvoir en 2021, que certains analystes attribuent en partie au soutien pakistanais, a paradoxalement créé des problèmes sécuritaires pour Islamabad : le Tehrik-e-Taliban Pakistan (TTP), talibans pakistanais, a multiplié les attaques depuis les refuges afghans. La frontière afghano-pakistanaise (la « ligne Durand », tracée par les Britanniques en 1893 et jamais reconnue par l'Afghanistan) reste une source de tension permanente.
Le Pakistan est un acteur central du gazoduc TAPI (Turkménistan–Afghanistan–Pakistan–Inde) : il en est à la fois un pays de transit et un consommateur final. Sa consommation énergétique croissante (population de 230 millions et croissance économique) le rend demandeur de sources d'énergie alternatives au réseau actuel. TAPI représenterait une solution majeure à sa crise énergétique chronique (délestages réguliers, coût élevé du GNL importé).
Mais le Pakistan est aussi un obstacle au TAPI : les garanties sécuritaires sur la partie afghane du gazoduc — qui traverserait des zones contrôlées par les talibans et des groupes armés — sont sa responsabilité partielle. Sans stabilisation de l'Afghanistan et sans assurances sécuritaires crédibles, aucun investisseur international ne financera la construction. Le Pakistan se trouve ainsi dans la position inconfortable d'être à la fois bénéficiaire potentiel et obstacle structurel du projet.
Le Pakistan occupe une position géopolitique pivot entre l'Asie centrale, l'Asie du Sud et le Moyen-Orient. Sa possession de l'arme nucléaire (estimée à 150–170 têtes nucléaires) en fait une puissance régionale incontournable — le seul État islamique doté de l'arme nucléaire. Sa relation avec la Chine est structurante : « friendship higher than the Himalayas, deeper than the oceans » selon la formule officielle. Le CPEC a transformé cette amitié en dépendance économique croissante.
L'adhésion du Pakistan à l'OCS en 2017 (en même temps que l'Inde) a formellement inclus le pays dans le cadre de coopération centrasiatique. Islamabad cherche à développer des liens économiques directs avec les États d'Asie centrale — notamment le Kazakhstan (coton, blé) et l'Ouzbékistan (transit vers la mer d'Arabie). Mais l'instabilité politique chronique (quatre changements de Premier ministre entre 2018 et 2023, arrestation et emprisonnement d'Imran Khan), combinée à une crise économique grave (intervention FMI 2023), limite sa capacité d'action régionale.
L'Asie centrale est le berceau des premières routes commerciales reliant la Chine et la Méditerranée.

Avant d'être la « Route de la Soie », l'Asie centrale était le cœur d'un monde d'échanges millénaires entre la Chine et la Méditerranée. Les marchands ne parcouraient généralement qu'un segment — la soie circulait de main en main sur 7 000 à 12 000 km. Les échanges ont duré du IIe siècle av. J.-C. au XVe siècle (voir section BRI pour l'origine du terme).
C'est une mission diplomatique manquée qui ouvre la Route de la Soie. En 138 av. J.-C., l'empereur Han Wudi envoie un officier nommé Zhang Qian négocier une alliance militaire contre les Xiongnu avec le royaume des Yuezhi, situé dans le nord de l'Afghanistan. Rapidement capturé par les Xiongnu, Zhang Qian s'évade dix ans plus tard et reprend sa quête — pour découvrir les chevaux « célestes » du Ferghana, ces montures de guerre aux performances extraordinaires. Il revient à la cour impériale après treize ans, porteur de descriptions de pays inconnus des Chinois : la Sogdiane (entre l'Amou-Daria et le Syr-Daria), la Bactriane (au sud de l'Amou-Daria), le royaume parthe (la Perse) — et plus loin encore, un royaume nommé Lijian, situé si à l'occident que c'est là que le soleil se couche. C'est la première mention de Rome dans les annales chinoises.
Les caravanes qui reliaient la Chine à la Perse avançaient à un rythme de vingt-cinq à trente kilomètres par jour. À ce rythme, une charge de marchandises partie de Chine pouvait mettre un an et plus à atteindre la Perse. Les itinéraires contournaient le désert du Taklamakan — l'un des plus hostiles du monde — soit par le nord (longeant le Tian Shan vers Koutcha et Aksu), soit par le sud (longeant les monts Kunlun vers Khotan). À Kachgar, carrefour incontournable, les routes se séparaient : vers Samarcande par les Pamirs, vers l'Inde par le Karakoram. Les marchands ne parcouraient généralement qu'un segment de ce trajet total de 7 000 km — les relais de caravansérails, espacés de 30 km, permettaient d'héberger hommes et animaux à intervalles réguliers.
Les dangers étaient multiples. Marco Polo décrivait les Pamirs comme douze journées de désert sans oiseau, sans herbages, où « le feu n'est pas aussi clair et brûlant qu'ailleurs ». Les brigands, les guerres civiles et les tribus nomades constituaient des dangers permanents. En guise de contre-mesure, des laissez-passer précisaient le signalement du voyageur, le nombre d'animaux et la destination — contrôlés aux postes de garde.
Entre le IVe et le VIIIe siècle, les Sogdiens — peuple iranien installé autour de Samarcande et Boukhara — dominent les routes commerciales eurasiatiques. Leurs comptoirs s'étendaient de la Méditerranée à la Chine. Des lettres sogdiennes retrouvées dans une tour de guet de la Grande Muraille, datées de 313–314 apr. J.-C., révèlent un réseau de correspondants commerciaux de Dunhuang à Samarcande. Les annales Tang décrivent ainsi les Sogdiens : « Ils excellent au commerce et aiment le gain. Dès qu'un homme a vingt ans, il s'en va dans les royaumes voisins ; partout où on peut gagner, ils sont allés. »
La soie représentait près de 90 % des exportations chinoises — une valeur à la fois commerciale et politique : elle fonctionnait comme monnaie de réserve, cadeau diplomatique et valeur-refuge. En échange, la Chine importait des chevaux (la priorité militaire), des gemmes et pierres précieuses (rubis et saphirs de Ceylan, diamants d'Inde, lapis-lazuli du Badakhshan, jade de Khotan), des épices et aromates, de la verrerie de Syrie et d'Alexandrie. Mais les échanges dépassaient le commerce : vers l'ouest voyageaient la technique de la porcelaine, le papier (après 751), l'imprimerie ; vers l'est, le verre soufflé, la vigne et la luzerne, les chevaux et de nombreuses plantes médicinales.
Pendant des siècles, la Chine maintint un monopole absolu sur la sériciculture. Les gardes-frontières contrôlaient strictement les sorties pour éviter que le procédé ne soit connu à l'étranger — l'exportation d'œufs de ver à soie ou de graines de mûrier était passible de mort. Selon les sources chinoises, c'est vers 420 apr. J.-C. qu'une princesse accordée en mariage au roi de Khotan dissimula dans son chignon des œufs de ver à soie, des graines de mûrier et les connaissances nécessaires à l'élevage. En 553, des moines persans rapportèrent à Constantinople, dissimulés dans des cannes de bambou creuses, des œufs de ver à soie — permettant à Byzance de commencer sa propre production. La technique atteignit l'Italie au XIe siècle et la France seulement au XIVe.
En 751, à Talas (aujourd'hui au Kazakhstan), les armées arabes du califat abbasside affrontent les armées de l'Empire chinois Tang. La victoire arabe délimite pour des siècles la frontière entre l'islam et la sphère d'influence chinoise en Asie centrale. Mais c'est un autre événement de cette bataille qui changera l'histoire mondiale : parmi les prisonniers chinois capturés par le général arabe se trouvaient des artisans spécialisés dans la fabrication du papier. Transférés à Samarcande, ils y établirent le premier atelier de papier hors de Chine. La technique se diffusa ensuite à Bagdad, puis dans tout le monde musulman — Damas fournissait la chrétienté en charta damascena — et atteignit l'Europe à l'époque des croisades. Sans ce transfert technique, l'imprimerie de Gutenberg aurait été impossible.
L'oasis de Dunhuang, à l'extrémité occidentale de la Grande Muraille, fut pendant des siècles la porte d'entrée de la Chine sur les routes caravanières. Au IVe siècle, un moine bouddhiste y creusa la première grotte dans la paroi rocheuse de Mogao pour s'y recueillir. Pendant près de mille ans, des centaines de grottes furent aménagées, leurs parois couvertes de fresques et de sculptures. Vers l'an 1000, une chambre secrète fut murée dans l'une des grottes, sans doute pour protéger un trésor culturel des invasions. En 1900, un moine la redécouvrit : des dizaines de milliers de manuscrits rédigés en chinois, tibétain, sogdien, ouïghour, et dans de nombreuses autres langues — les archives les plus complètes du premier millénaire de l'ère chrétienne. Le plus ancien texte daté est le Sutra du Diamant, imprimé en 868 — le plus ancien document imprimé daté connu.
Bien avant les Grecs, l'Asie centrale fut le berceau de cultures urbaines oubliées. À l'âge du bronze (vers 2300–1700 av. J.-C.), la civilisation de l'Oxus — ou complexe de Bactriane-Margiane — édifie de véritables cités à l'architecture monumentale ; c'est l'archéologue soviétique Viktor Sarianidi qui la révèle au site de Gonour Dépé (Turkménistan), y voyant l'un des foyers possibles du zoroastrisme. Plus ancien encore, Sarazm (Tadjikistan, IVe millénaire av. J.-C.), aujourd'hui classé à l'UNESCO, compte parmi les premières agglomérations proto-urbaines de la région.
L'Asie centrale est un livre d'histoire à ciel ouvert. Les cités sogdiennes ont livré des trésors : Pénjikent, surnommée la « Pompéi de l'Asie centrale », et Afrasiab — le vieux Samarcande —, dont la « peinture des Ambassadeurs » (VIIe siècle) figure des délégations venues de tout le continent. Plus au sud, Aï Khanoum, cité gréco-bactrienne, livre théâtre et gymnase grecs aux confins de l'Asie. Ce savoir doit beaucoup à une longue tradition de fouilles — soviétique d'abord, puis franco-centrasiatique (Gardin, Bernard, Francfort, Grenet) — que la région cherche aujourd'hui à valoriser et à protéger. Bendezu-Sarmiento (dir.), Cahiers d'Asie centrale, 2013
En 329 av. J.-C., Alexandre le Grand pénètre en Sogdiane et Bactriane. La résistance sogdienne est féroce — Spitaménès lui inflige plusieurs défaites. Alexandre s'y attarde trois ans, fonde plusieurs Alexandrie et épouse Roxane, fille d'un noble bactrien. C'est aussi ici qu'il fonde Alexandrie Eschate (« la Lointaine »), l'actuelle Khodjent au Tadjikistan, et qu'il adopte le costume et le cérémonial perses — jusqu'à tenter d'imposer la prosternation, ou proskynèse —, une politique de fusion qui scandalise ses compagnons macédoniens. Cette rencontre entre la civilisation grecque et le monde iranien donna naissance à un syncrétisme remarquable : les statues bouddhistes du Gandhara (actuel Pakistan) aux visages apolliniens témoignent, des siècles plus tard, de cette fusion culturelle unique.
Boukhara et Samarcande furent au IXe-XIe siècle les capitales intellectuelles du monde islamique.

La conquête musulmane de l'Asie centrale est l'un des épisodes les plus complexes de l'expansion de l'islam — ni rapide ni uniforme. Les armées arabes du califat omeyade pénètrent en Transoxiane (le pays entre l'Amou-Daria et le Syr-Daria) à partir de 650, mais se heurtent à une résistance sogdienne farouche. Le général Qutayba ibn Muslim mène entre 705 et 715 les campagnes décisives qui soumettent Boukhara, Samarcande et le Ferghana. La résistance sogdienne, documentée dans des lettres et des textes Sogdiens, révèle une société qui négocie, temporise et résiste simultanément — la conversion à l'islam prendra encore un siècle et demi.
La bataille de Talas (751) marque la limite orientale de l'expansion islamique : les armées abbassides alliées aux Karlouks turciques repoussent une avancée chinoise Tang. Cette victoire fixe pour des siècles la frontière entre le monde islamique et la sphère d'influence chinoise en Asie centrale. Et lors de cette bataille, des artisans chinois capturés transmettent aux Arabes la technique de fabrication du papier — qui se diffusera vers Bagdad, puis vers l'Europe.
Paradoxalement, c'est sous l'hégémonie arabe que la culture persane renaît en Asie centrale. Les Samanides, dynastie d'origine iranienne gouvernant depuis Boukhara, créent le premier grand État islamique centrasiatique autonome. Leur politique culturelle est révolutionnaire : ils font du persan (farsi) la langue de la haute culture — poésie, science, administration — supplantant l'arabe dans tout le monde islamique oriental. C'est sous les Samanides que le poète Rudaki (858–941) fonde la grande tradition de la poésie persane classique, que Ferdowsi commence le Shahnameh (le Livre des Rois, 60 000 vers — épopée fondatrice de l'identité iranienne), et qu'Avicenne reçoit sa première formation.
Boukhara sous les Samanides compte 300 000 habitants — l'une des plus grandes villes du monde islamique. Sa bibliothèque royale, que le jeune Avicenne fréquente, contient des ouvrages dont certains n'existent nulle part ailleurs. La ville est décrite par les géographes arabes comme le « centre du monde islamique oriental ».
La chute des Samanides en 999 est causée par des dynasties turques qui les avaient d'abord servies comme soldats-esclaves (ghulam). Les Ghaznévides (977–1186), depuis Ghazni (Afghanistan), sont les premiers à utiliser le turc comme langue de cour tout en maintenant le persan comme langue de culture. Leur sultan Mahmoud (998–1030) mène 17 razzias en Inde, rapportant des trésors considérables qui financent la cour la plus brillante du monde islamique — où Al-Biruni est un invité permanent.
Les Seldjoukides (1037–1194) sont les Oghouzes — ancêtres des Turcs, Turkmènes et Azerbaïdjanais — qui s'emparent de l'Iran, puis de l'Anatolie (fondant l'ancêtre de l'Empire ottoman), puis de Baghdad (1055, où ils prennent le titre de Sultan en lieu et place du calife). Leur règne en Asie centrale voit la floraison de l'architecture islamique classique : les minarets de Boukhara (Tour Kalyan, 47 m, 1127) et de Khorasan, les mosquées à coupoles, les caravansérails le long des routes commerciales.
Du IXe au XVe siècle, Samarcande et Boukhara comptent parmi les plus peuplées et influentes cités du monde islamique. Boukhara est le centre intellectuel et religieux de l'islam oriental : ses madrasas attirent des étudiants de l'Inde à la Méditerranée. La madrasa Mir-i-Arab (1536), toujours en fonction aujourd'hui, est l'une des plus anciennes institutions d'enseignement islamique en activité continue. Son architecture de brique cuite, ses portails à stalactites de stuc (muqarnas) et ses coupoles turquoise définissent l'esthétique islamique centrasiatique.
Merv (actuelle Mary, Turkménistan) est au XIe–XIIe siècle peut-être la plus grande ville du monde avec 200 000 habitants. Centre de l'empire seldjoukide, elle abrite une école astronomique, des bibliothèques, des madrasas. Son mausolée du Sultan Sanjar (XIIe siècle) — coupole de 27 m visible à 30 km — est l'un des chef-d'œuvres de l'architecture islamique médiévale. La destruction mongole de 1221 mettra fin définitivement à sa grandeur.
Tamerlan fait de Samarcande la capitale intellectuelle du monde islamique. Il y réunit architectes persans, artisans syriens (déportés depuis Damas), théologiens arabes, astronomes chinois. La mosquée Bibi-Khanym (achevée 1404), la plus grande du monde islamique à son époque — 167 m de long, coupole principale de 40 m — symbolise cette ambition. Le Registan (place centrale entourée de trois madrasas) devient le cœur monumental de la ville. Le Gour-Émir (mausolée de Tamerlan) inaugure un nouveau type architectural : la coupole côtelée recouverte de majolique bleue et or.
Babur (1483–1530), descendant de Tamerlan par son père et de Gengis Khan par sa mère, est né à Andijan (Ferghana). Chassé de Samarcande par les Ouzbeks Shaybanides, il se replie vers l'Afghanistan, puis conquiert l'Inde du Nord (victoire de Panipat, 1526). Il fonde l'Empire moghol qui régnera sur le sous-continent indien jusqu'au XIXe siècle — un empire islamique d'une sophistication artistique et intellectuelle incomparable (le Taj Mahal est construit par son arrière-petit-fils Shah Jahan). Son autobiographie, le Baburnama, est le premier grand texte mémoriel de la littérature turque orientale — et une source historique d'une valeur inestimable sur l'Asie centrale du XVe siècle.
L'histoire de Babur illustre la connexion profonde entre l'Asie centrale et le sous-continent indien : les Timourides d'Asie centrale ont fondé l'un des empires les plus brillants de l'histoire indienne. Ce lien est une des raisons pour lesquelles l'Inde contemporaine regarde l'Asie centrale avec un intérêt culturel et géopolitique particulier.
La question « pourquoi l'Asie centrale a-t-elle produit une telle concentration de géants intellectuels aux IXe–XIe siècles ? » mérite une réponse. Les historiens avancent plusieurs facteurs : la convergence de la tradition mathématique et astronomique perse (héritière de Babylone et de l'Inde via les Sassanides) avec les ressources financières du commerce de la Route de la Soie et du mécénat royal, dans un contexte de relative tolérance islamique (le rite hanafite, dominant en Asie centrale, est le plus libéral des quatre). L'identité tadjike persanophone, héritière directe de cette civilisation, est aujourd'hui revendiquée politiquement par Douchanbé face à Tachkent dans le débat sur qui est l'héritier légitime de Samarcande et Boukhara.
L'empire mongol — né dans les steppes centrasiatiques — est le plus grand empire terrestre de l'histoire.
Pendant des millénaires, les historiens sédentaires ont décrit les nomades comme de simples « barbares ». Cette vision est profondément erronée. Les civilisations nomades de la steppe eurasiatique ont développé des technologies sophistiquées — métallurgie du bronze et du fer, équitation, arc composite recurvé (l'une des armes les plus perfectionnées de l'Antiquité) —, une organisation sociale complexe (confédérations tribales, lois coutumières orales), et des formes artistiques uniques. L'historien Frankopan rappelle que ces peuples n'étaient pas en marge du monde : ils en étaient les artères, transmettant technologies, religions et épidémies d'un bout à l'autre de l'Eurasie.

Les Scythes (au nord de la mer Noire) et leurs cousins orientaux les Sakas (steppes kazakhes et Pamir) constituent les premiers grands empires nomades documentés. Hérodote les décrit avec fascination — il consacre un livre entier de ses Histoires à leurs coutumes. Guerriers redoutables, ils repoussèrent Darius Ier (512 av. J.-C.) lorsqu'il tenta de les soumettre : la tactique de repli et harcèlement dans la steppe infinie, refusant la bataille rangée, était imbattable pour une armée conventionnelle.
Leurs tombes, les kourganes — monticules funéraires de terre couvrant des chambres funèbres complexes —, livrent des trésors d'orfèvrerie extraordinaires. Le « style animalier scythe », avec ses figures de cerfs bondissants, de griffons ailés et de félins en or repoussé, est l'une des expressions artistiques les plus raffinées de l'Antiquité. Des milliers de kourganes ponctuent encore les steppes kazakhes. Les Sakas du Pamir ont laissé des textiles de laine extraordinairement conservés par le permafrost — certains retrouvés dans des tombes kazaches révèlent des techniques de tissage aussi sophistiquées que celles de la Perse achéménide.
Les Xiongnu constituent la première confédération nomade à créer un empire steppique organisé face à la Chine impériale. Leur shan-yu (chef suprême) Maodun unifie les tribus vers 209 av. J.-C. et inflige une défaite humiliante à l'empire Han (bataille de Baideng, 200 av. J.-C.) — l'empereur Gaozu lui-même est encerclé pendant sept jours. La réponse chinoise sera double : construire la Grande Muraille pour se défendre, et offrir de la soie et des princesses pour acheter la paix. C'est cette pression xiongnu qui est, selon de nombreux historiens, le moteur initial de l'ouverture commerciale vers l'ouest — Zhang Qian est envoyé chercher des alliés contre les Xiongnu.
Quand l'empire Xiongnu se fragmente au Ier siècle, des groupes migrèrent vers l'ouest — certains historiens les identifient aux Huns qui déferlèrent sur l'Europe au IVe–Ve siècles, contribuant indirectement aux Grandes Invasions et à la chute de Rome. La chaîne causale est vertigineuse : une pression politique en Mongolie au IIe siècle se traduit par la chute de Rome au Ve siècle.
Le Khaganat göktürk (« turcs bleus célestes ») est le premier empire à porter le nom de « Türks » — et le premier à transmettre cette identité à des dizaines de peuples sur toute l'Eurasie. Fondé en 552 par Bumın Qaghan après une révolte contre les Rourans (eux-mêmes successeurs des Xiongnu), il s'étend rapidement de la Corée à la mer Noire. Les inscriptions de l'Orkhon (Mongolie, VIIIe siècle) sont les premiers textes écrits en langue turque — documents fondateurs de toutes les littératures turcophones.
Le khaganat se scinde rapidement en deux (Est et Ouest), puis est absorbé par la Chine Tang. Mais sa dissolution libère plusieurs peuples turcophones qui fondent leurs propres États : les Ouïghours (744–840, empire steppique, première utilisation de l'écriture en Asie centrale nomade), les Karlouks (qui donnent naissance aux Karakhanides islamiques), et les Oghouzes (ancêtres des Turcs, des Turkmènes et des Azerbaïdjanais). La turcisation linguistique de l'Asie centrale est le résultat de ces migrations — une transformation démographique qui dure du VIe au XIIe siècle.
Les Karakhanides sont le premier État turcophone à adopter officiellement l'islam (vers 960) — conversion volontaire, non imposée par la conquête arabe. Depuis leur capitale Kachgar (actuel Xinjiang), puis Samarcande et Boukhara, ils islamiseront progressivement les steppes turcophones. Le théologien Yusuf Balasaguni rédige le Kutadgu Bilig (« Sagesse qui apporte le bonheur », 1069) — premier grand texte littéraire en langue turque islamique. C'est sous les Karakhanides que le turc devient une langue de haute culture, pas seulement de steppe.
À la même génération, Mahmud al-Kashgari compile le Dîwân lughât al-turk (« Compendium des langues turques », vers 1077) : un dictionnaire encyclopédique destiné à faire connaître la langue et la culture turques au monde arabe, accompagné de la première carte connue du monde turcophone. Convertis dès le règne de Satuk Bughra Khan, les Karakhanides donnent ainsi à l'islam ses premiers relais turcs — ceux-là mêmes qui, des Seldjoukides aux Ottomans, le porteront un jour jusqu'aux portes de Vienne.
L'empire de Gengis Khan reste le plus grand empire continu de l'histoire : à son apogée, il couvrait 24 millions de km², de la mer du Japon à la Hongrie. Né vers 1162 dans les steppes mongoles, Temüdjin unifie les tribus divisées après des décennies de guerres intestines et prend le titre de Gengis Khan (« Souverain universel ») en 1206. Son génie militaire repose sur la mobilité absolue (des armées entières à cheval pouvaient couvrir 100 km par jour), le renseignement (espions déployés des mois avant chaque campagne), et la discipline implacable de l'organisation en dizaines, centaines, milliers.
L'empire mongol n'était pas que destruction. Il inventa plusieurs innovations institutionnelles majeures. Le Yam — système de relais de chevaux et de messagers espacés de 30 à 40 km sur toutes les routes de l'empire — permettait de transmettre un message de Pékin à Moscou en quelques semaines. C'est l'ancêtre du service postal. La Yasa (code de loi de Gengis Khan) instituait une tolérance religieuse radicale — bouddhistes, chrétiens nestoriens, musulmans et chamans coexistaient à la cour impériale. Les marchands étaient activement protégés — quiconque volait un marchand voyageant sous le paizi (laissez-passer impérial) était exécuté.
Après la mort de Gengis Khan (1227), l'empire se fragmente en quatre khanats : le Grand Khanat (Mongolie et Chine), le Khanat de Djaghataï (Asie centrale), la Horde d'Or (Russie et Caucase) et le Khanat de Perse (Ilkhanides). Le Khanat de Djaghataï contrôle directement ce qui est aujourd'hui le Kazakhstan, le Kirghizstan, l'Ouzbékistan et le Xinjiang — c'est lui qui sera l'ancêtre direct des empires timourides.
Le khanat kazakh naît vers 1465–1470, quand deux sultans — Kerei et Janibek — conduisent une migration de tribus turco-mongoles vers les steppes du Semirechye, se séparant du khanat ouzbek. C'est l'acte fondateur que le récit national kazakhstanais contemporain célèbre. Les Kazakhs organisent leur société en trois jüz (« hordes ») : Grande Horde (sud et est), Horde Moyenne (centre et nord), Petite Horde (ouest) — divisions géographiques et tribales qui structurent encore la politique kazakhe aujourd'hui.
Les Kazakhs résistent pendant deux siècles aux tentatives de conquête des Dzoungars (peuple mongol de l'Altaï). La guerre de cent ans (1680–1730) avec les Dzoungars — les « Grandes Catastrophes » (Aktaban shubyryndy) de 1723–1730 — est le traumatisme fondateur de la mémoire collective kazakhe : des centaines de milliers de morts, des migrations forcées, la quasi-destruction de la société kazakh. C'est pour faire face à cette menace que la Petite Horde acceptera le protectorat russe en 1731 — l'entrée dans l'orbite russe n'est pas une capitulation mais un choix stratégique de survie face à une menace plus immédiate.
Timour, né à Kesh (actuelle Shahrisabz, Ouzbékistan), est l'une des figures les plus ambivalentes de l'histoire mondiale. Boiteux (« Timur-i-Leng », « Timour le boiteux » — d'où Tamerlan), il se prétend descendant de Gengis Khan et héritier de l'empire universel. Ses campagnes couvrent trente ans et un espace allant de la Turquie à l'Inde, de la Russie à l'Égypte. Ses chroniqueurs estiment les morts à 17 millions de personnes — environ 5 % de la population mondiale de l'époque. À Delhi (1398), il massacre des dizaines de milliers de prisonniers hindous avant la bataille. À Bagdad, il empile les crânes des vaincus en pyramides — et les fait compter précisément.
Et pourtant, ce même Tamerlan fait de Samarcande la capitale intellectuelle du monde islamique. Il y réunit architectes persans, artisans syriens, théologiens arabes, astronomes chinois. Le Gour-Émir (son mausolée), la mosquée Bibi-Khanym (la plus grande du monde islamique à son époque), le Registan — tous ces monuments sont son legs. Son petit-fils Ulugh Beg construit l'observatoire le plus précis du monde médiéval, dont le sextant géant (11 m de rayon) permettait de mesurer la durée de l'année solaire avec une précision de quelques secondes. La contradiction Tamerlan est constitutive : l'Asie centrale tire une part de son patrimoine architectural exceptionnel d'un conquérant génocidaire.
Ses dernières années scellent sa légende : à Ankara (1402), il écrase et capture le sultan ottoman Bayezid Ier, retardant d'un demi-siècle la chute de Constantinople ; en 1405, à près de 70 ans, il meurt à Otrar en marchant vers la conquête de la Chine des Ming. Sa dépouille repose au Gour-Émir jusqu'en juin 1941, quand l'anthropologue soviétique Mikhaïl Guerassimov ouvre son tombeau — une inscription, dit-on, promettait le malheur à qui troublerait son repos ; deux jours plus tard, l'Allemagne envahissait l'URSS.
Le nomadisme pastoral survit sous des formes transformées. En Mongolie, environ un tiers de la population reste éleveur nomade ou semi-nomade. Au Kirghizstan, la transhumance estivale vers les alpages (jailoo) persiste. Au Kazakhstan, des programmes officiels encouragent le retour à certaines pratiques nomades comme vecteur identitaire. Mais le changement climatique frappe de plein fouet : les dzud (hivers catastrophiques avec sol gelé empêchant le pâturage) se multiplient et déciment les troupeaux. En 2010, un dzud extrême au Kazakhstan et en Mongolie a tué plusieurs millions de têtes de bétail en quelques semaines. L'exode rural vers les villes s'accélère — la pollution d'Oulan-Bator, causée par les poêles à charbon des yourtes péri-urbaines, est l'un des effets paradoxaux les plus frappants de cette transition.
La conquête (1850-1895) a transformé en deux générations des territoires nomades en colonies industrielles.

L'expression « Grand Jeu » (The Great Game), popularisée par Kipling, désigne la rivalité entre l'Empire russe et l'Empire britannique pour le contrôle de l'Asie centrale au XIXe siècle. La Russie avançait vers le sud — inexorablement, à raison de quelques centaines de kilomètres par décennie. L'Angleterre cherchait à protéger sa colonie indienne en empêchant Moscou d'atteindre le sous-continent. L'Afghanistan devient le principal terrain de cette compétition — un État tampon maintenu neutre de force par les deux empires. La Convention anglo-russe de 1907 met fin officiellement au Grand Jeu en partageant les zones d'influence : la Perse divisée en zones nord (Russie) et sud (Angleterre), l'Afghanistan neutre.
La conquête s'étale sur près de deux siècles en trois phases distinctes. La phase d'exploration (1717–1839) : expéditions militaires, cartographies, établissement de forts sur la ligne de l'Oural et de la mer Caspienne. La phase de conquête active (1839–1881) : prise de Tachkent (1865), annexion du Khanat de Kokand (1876), mise sous protectorat des khanats de Boukhara et Khiva (1873), massacre de Geok Tepe (1881, 8 000 Turkmènes tués). La phase de consolidation (1881–1895) : pacification des régions résistantes, mise en place de l'administration coloniale, construction du chemin de fer transCaspien.
La supériorité technologique russe est décisive : artillerie rayée, fusils à répétition Berdanka, vapeur sur la Caspienne. Le Transcaspien (1880–1888), premier chemin de fer d'Asie centrale, relie Krasnovodsk à Samarcande — 1 400 km construits en huit ans dans des conditions désertiques extrêmes, permettant des déploiements militaires en jours au lieu de semaines.
Trois États centrasiatiques millénaires disparaissent en deux décennies. Le Khanat de Kokand (Ferghana), l'un des plus dynamiques — il avait créé une armée régulière formée par des officiers ottomans — est annexé en 1876 après la révolte de Pulat Khan. L'Émirat de Boukhara et le Khanat de Khiva deviennent des protectorats en 1873 : leurs émirs conservent leurs titres et leurs cours, mais toute politique étrangère est supprimée et des résidents russes contrôlent les décisions réelles. Ce système de protectorat indirect, copié sur le modèle britannique en Inde, permet une administration à moindre coût tout en assurant une domination totale.
La colonisation russe transforme structurellement l'économie centrasiatique. L'économie cotonnière est la priorité absolue : les vallées irriguées d'Ouzbékistan et du Tadjikistan sont converties en monoculture. Des ingénieurs russes creusent des canaux, introduisent le coton américain Upland (plus productif que les variétés locales), et organisent le financement des plantations via des avances sur récolte qui endettent progressivement les paysans. En 1914, le Turkestan russe fournit 70 % du coton des manufactures textiles russes.
La colonisation démographique des steppes kazakhes est massive : entre 1891 et 1916, environ 1,5 à 2 millions de colons slavophones s'installent, s'appropriant les meilleures terres et les points d'eau. Les Kazakhs nomades, dont les pâturages sont clôturés et redistribués aux colons, voient leur mode de vie s'effondrer. Le recensement russe de 1897 révèle que les Kazakhs sont déjà minoritaires dans certaines régions du nord de leur propre steppe.
On l'oublie aisément : « Asie centrale » est un nom récent, et européen. Avant lui, les cartes occidentales parlaient de Tartarie, fourre-tout hérité de l'Antiquité et du Moyen Âge, que l'on disait peuplé des barbares de Gog et Magog. Le terme moderne ne se fixe vraiment qu'au XIXe siècle : c'est l'explorateur prussien Alexander von Humboldt qui, dans son ouvrage Asie centrale (1843), tiré de son expédition russe de 1829, lui donne sa caution scientifique. La région n'a donc pas choisi son nom : elle l'a reçu de géographes, d'explorateurs et d'administrateurs qui la regardaient de l'extérieur (Svetlana Gorshenina). Derrière le mot, l'historienne décèle une lourde charge d'eurocentrisme : un espace défini par défaut — ni l'Europe, ni la Chine, ni l'Inde, ni le monde arabe —, par sa seule position « centrale » sur une carte tracée ailleurs, et longtemps lu à travers des grilles déterministes : le « cœur » du continent, le réservoir des invasions.
Cette construction n'est pas qu'affaire de mots ; elle s'adosse à une véritable machine de savoir coloniale. Pour gouverner le Turkestan qu'il vient de conquérir, le premier gouverneur général, K. P. von Kaufmann, commande dès 1867 un Recueil turkestanais (Turkestanskij sbornik) : une compilation bibliographique géante censée rassembler tout ce qui s'écrit sur la région. Le bibliographe Vladimir Mežov en compile à lui seul 416 volumes entre 1867 et 1887 ; poursuivi par d'autres générations, l'ouvrage atteindra 594 volumes. Gorshenina y voit l'« utopie d'une somme exhaustive des connaissances sur l'Asie centrale » : connaître pour administrer, cartographier et nommer pour mieux tenir. C'est dans ce moment colonial que l'« Asie centrale » cesse d'être une vague étiquette de cartographe pour devenir un objet à étudier, à délimiter — et, bientôt, à découper en républiques.
Inventée du dehors, l'« Asie centrale » y demeure largement un angle mort. L'enquête EuroBroadMap, qui a fait dessiner à quelque 11 000 étudiants de 18 pays leur carte mentale du monde, le montre crûment : sur plus de 35 000 régions tracées et nommées, seules 87 portaient le nom d'« Asie centrale » (Didelon-Loiseau, Thorez et al., 2024). Et alors que ces étudiants répugnent d'ordinaire à découper les masses continentales, ils fragmentent volontiers la région — coupant les États en deux, le Kazakhstan le premier, pour y faire passer la frontière Europe-Asie. Vue de loin, l'Asie centrale reste une terra incognita.
Restait à savoir comment la région se voit elle-même. Les auteurs ont répliqué l'enquête au Kazakhstan (2018-2019), s'attendant à voir surgir une forte région « Asie centrale ». Résultat inverse, et c'est l'apport le plus original : ce qui domine les cartes des jeunes Kazakhs, ce n'est pas la région mais l'État — et d'abord le leur. Leurs cartes sont centrées sur le Kazakhstan (la région qui le contient est numérotée « 1 », comme si le partage du monde commençait là) ; 95 % l'incluent dans une région et, à rebours des étrangers, se gardent de le diviser. Quand une appartenance plus vaste affleure, ce n'est pas « l'Asie centrale » — souvent effacée — mais une « Eurasie », écho du discours officiel faisant du pays un « pont » entre Europe et Asie. Trente ans après l'indépendance, le modèle de l'État-nation est si bien intériorisé qu'il occupe le centre : au centre est l'État-nation. Soit, vu du dedans, le pendant exact de l'invention coloniale décrite plus haut.
Faut-il pour autant laisser à d'autres le soin de définir la région ? Des chercheurs plaident pour l'inverse. L'historien Frantz Grenet rappelle que le terme même d'« Asie centrale » est récent — forgé vers 1825, côté russe par Georges de Meyendorff, côté français par Julius Klaproth — et qu'il a longtemps recouvert un malentendu : pour les Européens, un simple « entre-deux » entre Russie, Chine, Perse et Inde, voué aux États tampons ; pour les Russes, le prolongement de la steppe à coloniser. À ces regards de l'extérieur, il oppose un mot d'ordre : recentrer la région — la penser non comme une marge, mais comme un foyer de civilisations longtemps au cœur des échanges eurasiens. Grenet, Collège de France, 2014
En juillet 1916, le tsar Nicolas II publie un décret mobilisant les hommes non-russes de l'Empire pour les travaux de l'arrière-front (creusement de tranchées, transport de munitions) — ils étaient jusque-là exemptés du service militaire. La réaction est immédiate et violente dans toute l'Asie centrale : insurrections à Tachkent, au Ferghana, au Kazakhstan, au Kirghizstan. Au Kazakhstan, les nomades massacrent des colons et brûlent des fermes. La répression tsariste est d'une brutalité extrême : estimations variant de 100 000 à 270 000 morts kazakhs et kirghizes, exécutions sommaires, destructions de villages entiers.
La fuite vers la Chine est massive : entre 100 000 et 300 000 Kazakhs et Kirghizes traversent les montagnes vers le Xinjiang dans l'hiver 1916–1917 — beaucoup meurent de froid dans les cols. Ce soulèvement, pratiquement ignoré par l'historiographie soviétique et très peu connu en dehors de l'Asie centrale, est pourtant l'un des épisodes les plus meurtriers de la résistance anticoloniale asiatique. Sa commémoration officielle n'a commencé au Kazakhstan qu'après l'indépendance.
Les Djadids (réformateurs musulmans, 1880–1920) cherchent à moderniser l'éducation islamique en s'inspirant des méthodes européennes — phonétique, manuels imprimés, sciences naturelles dans les madrasas. Figures comme Abdurauf Fitrat ou Mahmud Khoja Behbudi forment la première génération d'intellectuels centrasiatiques modernes. Ils joueront un rôle crucial dans la formation des identités nationales — avant d'être massivement arrêtés et exécutés par les Soviétiques dans les années 1930. Les Basmatchis — résistants armés qui combattront la soviétisation de 1918 aux années 1930, certains depuis l'Afghanistan — représentent la résistance armée. Leur chef le plus célèbre, Ibrahim Bek, continuera le combat depuis l'Afghanistan jusqu'à sa capture et exécution en 1931.
Comment une poignée de fonctionnaires russes a-t-elle administré un territoire aussi vaste ? Par les intermédiaires. Faute d'effectifs européens, l'Empire — qui colonise les steppes kazakhes dès le XVIIIe siècle et conquiert le Turkestan en 1865 — délègue une grande part du gouvernement local à des élites autochtones cooptées : les manaps, chefs tribaux kirghiz, ou les notables kazakhs issus des lignées de khans, de sultans et de juges coutumiers. Anoblis, dotés de titres militaires, formés dans des écoles russes, ils forment une bureaucratie coloniale indigène. Cette faiblesse du pouvoir est structurante : plutôt que d'imposer sa « mission civilisatrice » — la sédentarisation, par exemple —, l'administration préfère composer pour garantir la stabilité.
Mais ces médiateurs ne restent pas de simples relais. Après la révolution de 1905, qui envoie quatre députés kazakhs à la Douma, l'intelligentsia nationale s'empare des outils politiques de l'Empire — pétitions, partis, congrès — pour porter ses propres idées : c'est le terreau du mouvement Alash. Après 1917, beaucoup intègrent le Parti communiste de la République kazakhe, non par conviction idéologique mais en y important leurs réseaux tribaux. La politique soviétique d'indigénisation (korenizatsiya) prolonge ainsi, sous un autre régime, une longue généalogie d'élites façonnées par l'épreuve impériale. Ohayon (dir.), Cahiers du monde russe, 2015
La conquête russe a laissé des héritages structurels que l'on retrouve dans chaque aspect de l'Asie centrale contemporaine. Le réseau de transport : 99 % des voies ferrées étaient orientées vers Moscou en 1991 — aucune liaison ferroviaire directe entre les capitales centrasiatiques. La structure urbaine : les villes coloniales russes sont bâties à côté des villes indigènes (« vieille ville » / « ville neuve ») — on voit encore cette dualité à Tachkent, Samarcande, Almaty. La démographie : la colonisation slave a transformé le Kazakhstan en pays avec une forte minorité russophone (~18 % aujourd'hui, contre 40 % en 1989) qui structure encore toute la politique intérieure. La langue russe enfin : malgré 30 ans de dérussification, le russe reste lingua franca des élites centrasiatiques et des villes.
La soviétisation a créé des nations, des langues et des frontières — au prix de famines et de destructions massives.

La révolution bolchevique met fin à l'Empire russe, mais pas à la domination sur l'Asie centrale. Le pouvoir soviétique s'impose progressivement : la résistance des Basmatchis est écrasée sur une décennie (1918–1931), les khanats de Boukhara et Khiva sont liquidés en 1920, et le gouvernement soviétique de Tachkent (le Turkestan) est mis en place. Puis vient le découpage territorial — l'opération politique la plus lourde de conséquences à long terme.
La chute de l'émirat de Boukhara, pris par l'Armée rouge à l'été 1920, ouvre l'un des plus grands exodes de l'histoire centrasiatique — longtemps oublié hors du Tadjikistan. Fuyant la guerre civile, la réputation antireligieuse des bolcheviks et la répression des résistants basmatchis retranchés sur la rive afghane, des familles entières de la Boukharie orientale franchissent le Piandj et l'Amou-Daria pour gagner l'Afghanistan. Les historiens estiment à quelque 250 000 le nombre de ces réfugiés — les firoriën (Isabelle Linais-Aoulova, IFEAC) ; à la fin de 1926, un quart à un tiers des ménages de la jeune République autonome du Tadjikistan auraient quitté le territoire. Certaines vallées se vident : tel district passe de trente-six villages habités à cinq.
Mais l'histoire ne s'arrête pas à l'exil. Dès le milieu des années 1920, le flux s'inverse. En Afghanistan, les réfugiés sont taxés et mal accueillis ; en face, les Soviétiques, qui ont besoin de bras pour relancer la culture du coton, créent à Douchanbé une « commission d'aide aux rentrants » et promettent terres et amnistie. Le retour devient pour le pouvoir un outil de « normalisation » légitimante. En 1926, environ 40 000 personnes regagnent le Tadjikistan ; à l'automne 1927, on compte jusqu'à 125 passages par jour sur le Panj — alors même que la rive soviétique reste minée par la malaria, la disette et la guerre civile. Un va-et-vient qui rappelle que, ici comme dans le Badakhchan d'aujourd'hui, la frontière du fleuve s'est toujours traversée dans les deux sens.
La collectivisation forcée est l'une des pages les plus sombres de l'histoire soviétique en Asie centrale. Au Kazakhstan, la sédentarisation forcée des nomades détruit en quelques années un mode de vie millénaire. Le bétail est massivement abattu ou confisqué plutôt que livré — les nomades préfèrent tuer leurs animaux. La famine qui s'ensuit (1930–1933) fait entre 1,5 et 2 millions de morts kazakhs — environ 40 % de la population kazakhe. Combinée à l'exode massif vers la Chine, la Mongolie et la Russie, cette catastrophe réduit les Kazakhs à une minorité dans leur propre République jusqu'à la fin des années 1980. Ce Asharchylyk (« Grande Famine » en kazakh) reste largement méconnu en dehors du Kazakhstan — et fait l'objet d'une reconnaissance officielle croissante depuis les années 2010.
En Ouzbékistan et au Tadjikistan, la collectivisation se traduit par la fin des exploitations agricoles privées irriguées et leur remplacement par des kolkhozes (fermes collectives) spécialisés dans le coton. Des communautés villageoises entières sont réorganisées autour des brigades de travail. La résistance, passive (sabotage, absentéisme) et active (insurrections locales), est réprimée par les tribunaux révolutionnaires.
La politique soviétique transforme l'Asie centrale en grenier à coton de l'URSS. Dès les années 1930, les plans quinquennaux fixent des quotas de production croissants. Des canaux d'irrigation gigantesques sont construits — le canal de Karakoum (1 375 km), le Grand Canal de Ferghana (350 km, construit en 45 jours en 1939 par le travail forcé de 180 000 kolkhoziens). En 1989, l'Ouzbékistan est le cinquième producteur mondial de coton. Mais cette réussite a un prix : la monoculture détruit la diversité agricole, l'irrigation intensive commence à assécher la mer d'Aral, et le travail forcé (mobilisation des kolkhoziens, puis des écoliers) structure toute la vie sociale des régions cotonnières.
L'héritage soviétique ne se réduit pas à la violence. Il comprend aussi des réalisations réelles qui structurent encore la région aujourd'hui. L'alphabétisation : le taux d'alphabétisation passe de moins de 5 % en 1917 à plus de 95 % en 1960 dans toute l'Asie centrale — l'une des plus rapides transitions éducatives de l'histoire. L'émancipation des femmes : le voile est interdit (campagne du hujum, 1927), l'accès des femmes à l'éducation et au travail institutionnalisé. La médecine : hôpitaux, cliniques, campagnes de vaccination massives — l'espérance de vie double en une génération. Les infrastructures : chemins de fer, réseaux d'irrigation, villes industrielles, centrales hydroélectriques — dont certaines restent opérationnelles aujourd'hui.
Ces acquis sont réels mais ont un coût : ils s'accompagnent de la destruction des institutions préexistantes (madrasas, tribunaux islamiques, guildes artisanales), de la russification de l'administration et de la culture, et d'une dépendance structurelle à Moscou pour les décisions économiques, les investissements et les approvisionnements.
Le Kazakhstan est le site de deux des entreprises les plus emblématiques — et symboliquement opposées — de l'ère soviétique. Le cosmodrome de Baïkonour (1955), sur les steppes kazakhes, est le principal site de lancement spatial soviétique : Spoutnik (1957), Gagarine (1961), des centaines de missions habitées. C'est aujourd'hui encore le site de lancement des missions vers l'ISS, loué à la Russie jusqu'en 2050 pour 115 millions de dollars par an. À quelques centaines de kilomètres, le polygone atomique de Semipalatinsk (« Semei ») est le principal site d'essais nucléaires soviétiques : entre 1949 et 1989, 456 essais y sont conduits (dont 116 atmosphériques). Plusieurs centaines de milliers de personnes ont été exposées aux radiations. Les taux de cancers, de malformations congénitales et de maladies cardiovasculaires restent anormalement élevés dans la région — trois générations après la fin des essais. Le Kazakhstan est devenu, depuis l'indépendance, l'un des défenseurs les plus actifs de la non-prolifération nucléaire.
La chute de l'URSS en 1991 entraîne une décollectivisation brutale. Julien Thorez (2006) a analysé ce processus dans les montagnes du Kirghizstan et du Tadjikistan : au district de Kotchkor, 11 kolkhozes de 45 000 hectares en moyenne se fragmentent en 3 000 exploitations privées de 3 hectares. Le cheptel ovin national kirghiz passe de 10 à 3 millions de têtes. La mécanisation disparaît, remplacée par le travail manuel. Les anciens présidents de kolkhozes accaparent les meilleures terres, laissant les familles ordinaires avec des parcelles non viables. C'est dans ce contexte de désintégration rurale accélérée que la pression migratoire vers la Russie s'emballe dans les années 1990–2000.
La déportation des peuples du Caucase vers l'Asie centrale constitue l'un des chapitres les plus sombres de la période stalinienne. En 1943–1944, Beria présente à Staline un plan de déportation intégrale de peuples accusés collectivement de collaboration avec l'ennemi nazi — accusations largement fictives, certains territoires n'ayant jamais été occupés. En février 1944, 310 000 Tchétchènes, 80 000 Ingouches, 40 000 Balkars et 68 000 Karatchaïs sont déportés en huit jours vers les républiques kazakhe et kirghize. Jusqu'à 19 000 agents du NKVD/NKGB et 100 000 soldats participent à l'opération. Toute résistance est punie par la mort — le village de Khaibakh (200 à 700 personnes) est brûlé vif parce qu'impossible à transporter.
Femmes, hommes et enfants entassés dans des wagons mal équipés subissent épidémies, froid et famine. Près d'un quart des Tchétchènes et Ingouches déportés meurent au cours des deux premières années en Asie centrale. Les survivants sont soumis au régime juridique des colonies spéciales (specposelency) : interdiction de circuler au-delà de 3 km de leur lieu de résidence, contrôles systématiques de présence, travail forcé. Leur statut soviétique — y compris « vétéran de guerre » ou « membre du Parti » — ne les préserve pas des injustices des patrons d'usine locaux. Comme l'illustre l'affaire Gabayev analysée par l'historienne Lina Tsrimova (2024) à partir d'archives inédites kirghizes, la stigmatisation renforce paradoxalement les appartenances tribales (teyps) et religieuses — les confréries soufies (tariqas), illégales, continuent de fonctionner clandestinement.
On associe le goulag à la Sibérie, mais deux de ses plus vastes complexes se trouvaient dans la steppe kazakhe. Le Karlag — « camp de travail correctionnel de Karaganda » — est créé en décembre 1930 ; à son apogée, il réunit 29 camps sur près de 17 800 km², pilotés depuis Moscou par le NKVD. En vingt-neuf ans, plus de 800 000 détenus y sont passés (environ 65 000 au plus fort, en 1949). Ce ne sont pas des camps d'extermination, mais le climat extrême, les journées de seize heures, la faim et la maladie y font une mortalité telle que la condamnation y équivaut souvent à une peine de mort différée. Le Karlag est aussi une gigantesque ferme d'État, censée nourrir le système concentrationnaire et ouvrir la steppe à l'agriculture intensive (Bruno De Cordier, Université de Gand).
Qui y est enfermé ? D'abord des religieux et des « koulaks » opposés à la collectivisation ; puis, lors des purges de 1936-1938, des fonctionnaires, intellectuels et artistes jugés « déviants » ; à partir de 1939, des déportés des territoires annexés (pays baltes, Pologne, Biélorussie) et, en 1941-1945, des dizaines de milliers de prisonniers de guerre allemands et japonais. Le second complexe, le Steplag (« camp de la steppe », ouvert en 1948 près de Jezkazgan, au centre géographique du pays), retient quelque 30 000 personnes dans les mines de cuivre et de charbon — surtout des Ukrainiens de Galicie et des Baltes, parmi lesquels beaucoup d'anciens résistants anticommunistes. C'est là qu'éclate, au printemps 1954, le soulèvement de Kengir : la plus grande et la plus longue révolte (quarante jours) de tout le goulag soviétique. Les deux complexes ferment en 1956 et 1959.
Depuis l'indépendance (1991), le Kazakhstan transforme cet héritage en mémoire nationale — avec prudence. Détail contre-intuitif : les Kazakhs ne formaient qu'une part infime des détenus de ces camps (environ 4 % du Karlag, 1,5 % du Steplag), non qu'ils aient été épargnés, mais parce que leurs prisonniers politiques étaient envoyés ailleurs en URSS, tandis que leur jeune élite intellectuelle était décimée ; les musées de Dolinka et Malinovka honorent les écrivains et poètes kazakhs disparus. Pour ne pas muer la culpabilité historique en question ethnique — les Russes, 40 % de la population en 1991, étaient à la fois la majorité des gardiens NKVD et le groupe le plus nombreux parmi les détenus —, le récit officiel présente la répression comme une tragédie multiethnique, censée souder plutôt que diviser. La commémoration relie d'ailleurs le goulag à la famine de la collectivisation de 1931-1933, et s'achève, plus discutablement, sur l'éloge du Kazakhstan contemporain : se souvenir du pire sert aussi à légitimer le présent (De Cordier).
Des indépendances proclamées par des appareils communistes reconvertis — sans révolution ni rupture réelle.

L'indépendance centrasiatique n'est pas née d'une révolution mais d'une implosion. La glasnost (transparence) et la perestroïka (restructuration) de Gorbatchev, lancées en 1985–1986, ouvrent des espaces de liberté dont les républiques s'emparent de façon inattendue. Des mouvements nationaux et islamiques émergent au grand jour : le Birlik en Ouzbékistan (1988), Azat au Kazakhstan (1990), les partis démocrates au Kirghizstan. Mais contrairement aux Pays baltes ou à l'Ukraine, ces mouvements restent marginaux — les nomenclaturas communistes les contrôlent et les canalisent.
Les événements d'Alma-Ata (décembre 1986) sont le premier signe précurseur : lorsque Gorbatchev remplace le premier secrétaire kazakh (Dingmukhamed Kunaïev) par un Russe (Gennady Kolbin), des émeutes ethniques éclatent. Réprimées dans le sang (au moins 2 morts officiels, probablement plus), elles préfigurent la tension entre moscou et les identités locales qui culminera en 1991.
L'ouverture de Gorbatchev a aussi une face sombre. Tant que régnait la doxa soviétique de l'« amitié des peuples », les tensions nationales restaient contenues ; la glasnost les libère d'un coup. Les groupes titulaires réclament la réhabilitation de leur identité — chaque république adopte en 1989 une loi faisant de la langue titulaire la langue d'État —, tandis que les minorités, prises en étau entre la machine identitaire soviétique finissante et le nationalisme montant, s'inquiètent. Surtout, les frustrations sociales — pénurie de logements, de terres, d'emplois — se reformulent en termes ethniques : Olivier Ferrando parle d'une « ethnicisation des mobilisations collectives ».
Le résultat fut une vague de violences fondatrices. En juin 1989, dans la vallée de Ferghana, des pogroms visent les Turcs meskhètes — minorité déportée par Staline en 1944 —, faisant une centaine de morts et des dizaines de milliers de déplacés. La même année, à Novy Ouzen (ouest du Kazakhstan), des émeutes opposent jeunes Kazakhs et travailleurs venus du Caucase. Puis, en juin 1990, la ville d'Och bascule : un conflit kirghiz-ouzbek autour de l'attribution de terres dégénère en massacre — plusieurs centaines de morts. Ces drames annoncent, comme une répétition, les conflits de l'indépendance — et la réédition d'Och en 2010. Ferrando, Cahiers d'Asie centrale, 2016
Contrairement aux pays baltes ou à l'Ukraine, les républiques d'Asie centrale n'ont pas mené de mouvement d'indépendance actif. Leurs dirigeants — tous des apparatchiks communistes en place depuis des années — ont même voté pour le maintien de l'URSS lors du référendum de mars 1991 (70 à 90 % de « oui » selon les républiques). Ce sont les événements de Moscou — le putsch manqué d'août 1991, la déclaration de Belaveja du 8 décembre 1991 entre Russie, Ukraine et Biélorussie — qui les ont contraints à proclamer leur indépendance, presque malgré eux. Nursultan Nazarbaïev du Kazakhstan et Islam Karimov d'Ouzbékistan avaient jusqu'au bout cherché une formule de maintien d'une Union renouvelée.
La particularité centrasiatique est frappante : dans tous les cinq États, ce sont les anciens premiers secrétaires du Parti communiste soviétique qui deviennent les premiers présidents des nouvelles républiques indépendantes. Nursultan Nazarbaïev (Kazakhstan), Islam Karimov (Ouzbékistan), Askar Akaïev (Kirghizstan), Imomali Rahmon* (Tadjikistan), Saparmourad Niazov (Turkménistan). Cette continuité du personnel politique explique pourquoi les transitions ont été pacifiques — mais aussi pourquoi les institutions démocratiques n'ont jamais vraiment pu s'enraciner. Les structures de pouvoir soviétiques ont été recyclées en systèmes présidentiels autoritaires.
*Rahmon est une exception : c'est un Koulabi qui s'impose lors de la guerre civile 1992–1997, pas un ancien apparatchik communiste de haut rang.
La disparition de l'URSS a produit, en une nuit, 15 230 km de nouvelles frontières internationales — représentant plus de la moitié des frontières créées dans le monde depuis 1991. Ces frontières, héritées des limites administratives soviétiques de 1924–1936, n'avaient jamais été ni délimitées ni démarquées sur le terrain. Du jour au lendemain, ce qui était une frontière administrative interne — franchissable librement par tout citoyen soviétique — devient une frontière internationale avec ses postes, ses visas, ses douanes.
L'effondrement des réseaux soviétiques trans-républicains est immédiat et brutal. Les voies ferrées qui traversaient plusieurs républiques deviennent des itinéraires internationaux. Les pipelines de gaz et d'électricité qui alimentaient des régions entières depuis une autre ex-république créent des dépendances nouvelles, sources de chantage économique. Les barrages sur les fleuves montagnards, dont le gestionnaire soviétique unique avait coordonné la gestion, se retrouvent sous des souverainetés contradictoires.
Le terme de teichopolitique (du grec teichos, mur), forgé par Julien Thorez, désigne la politique de cloisonnement des frontières pratiquée par certains États centrasiatiques. L'Ouzbékistan et le Turkménistan ont été les pionniers : dès le milieu des années 1990, ils instaurent des régimes de visa stricts, construisent des barbelés et posent des mines aux frontières. L'Ouzbékistan ira jusqu'à miner ses frontières avec le Kirghizstan et le Tadjikistan après les attaques islamistes de 1999–2000, causant des dizaines de victimes civiles parmi les paysans des zones frontalières. Cette militarisation des frontières a des effets économiques dévastateurs : des villages dont la vie économique dépendait de marchés ou de terres situées de l'autre côté sont soudainement isolés.
Cette fermeture (voir ci-dessus) a eu une conséquence spatiale que l'on mesure mal : elle a enclavé les peuples à l'intérieur même de leur pays. Sous l'URSS, on ne traversait pas les montagnes, on les contournait : pour relier Douchanbé au nord du Tadjikistan, ou Tachkent au Ferghana, routes et voies ferrées passaient tranquillement par les républiques voisines (Julien Thorez). Mais une fois ces républiques devenues des États aux frontières verrouillées, ce contournement est devenu impossible — et chaque pays a dû, du jour au lendemain, traverser ses propres montagnes pour rester d'un seul tenant. Or les populations vivent sur les piémonts périphériques, séparées par le Tian Chan et le Pamir : les espaces nationaux se retrouvent « écartelés ».
Le Tadjikistan en est l'exemple extrême. La route reliant Douchanbé au nord franchit des cols à plus de 3 000 mètres (Anzob, Chakhristan) qui ferment l'hiver : le pays est alors physiquement coupé en deux, et la seule liaison terrestre praticable passe… par l'Ouzbékistan et le Kirghizstan. Ces routes de montagne, vitales et fragiles, sont devenues stratégiques — disputées pendant la guerre civile, visées par des incursions armées, parfois interdites aux autocars et livrées à des taxis hors de prix qui isolent un peu plus les vallées pauvres. D'où le paradoxe que pointe Thorez : ce ne sont pas tant les montagnes qui fragmentent l'Asie centrale que la politique de fermeture des frontières — laquelle, en voulant souder chaque nation, a fini par couper ses habitants les uns des autres.
L'indépendance oblige les nouveaux États à construire rapidement des identités nationales cohérentes pour des républiques dont les frontières avaient été tracées par des commissaires soviétiques. Ce processus de « nation-building » passe par plusieurs instruments : réécriture des manuels scolaires (les Kazakhs redeviennent le « peuple de la steppe » millénaire, les Ouzbeks les héritiers directs des Timourides), promotion des langues nationales au détriment du russe, réhabilitation des figures historiques (Manas pour le Kirghizstan, Tamerlan pour l'Ouzbékistan, le Khan Ablai pour le Kazakhstan), et invention ou magnification de traditions culturelles.
Ces constructions nationales créent des tensions nouvelles. La revendication de Samarcande et Boukhara comme capitale culturelle ouzbèke agace profondément le Tadjikistan, dont l'identité persane est fondée sur ces villes. La promotion d'une histoire kazakhe millénaire peine à s'accorder avec le fait que les Kazakhs étaient minoritaires dans leur propre République jusqu'aux années 1990. Les minorités qui ne correspondent pas au récit national — Russes, Ouzbeks au Kirghizstan, Tadjiks en Ouzbékistan — se retrouvent marginalisées.
La vallée du Ferghana (300 km de long, 170 km de large, partagée entre Ouzbékistan 60 %, Tadjikistan 25 %, Kirghizstan 15 %) concentre tous les problèmes de l'Asie centrale post-soviétique. C'est la région la plus densément peuplée (14 millions d'habitants sur 22 000 km²), la plus fertile, et celle où le découpage soviétique a créé les situations les plus inextricables : 8 enclaves et exclaves, 150 points de désaccord frontaliers entre Ouzbékistan et Kirghizstan, des infrastructures d'irrigation partagées entre États désormais rivaux, et des minorités ethniques des deux côtés de chaque frontière.
Les violences de Ferghana (1989, 1990) — avant même l'indépendance — avaient déjà montré la dangerosité de cette région. Les émeutes ouzbéko-meskhètes de 1989 (100 morts, 15 000 Turcs meskhètes déplacés), puis le conflit kirghizo-ouzbek d'Och (1990) préfigurent les tensions qui se poursuivront après 1991. La vallée du Ferghana reste, trente ans après l'indépendance, la zone la plus susceptible de produire des conflits interétatiques en Asie centrale.
Devenir un État, c'est aussi devoir se parler au monde — et là, tout était à bâtir. Sous l'URSS, aucune république ne décidait de sa politique étrangère : tout se réglait à Moscou. En 1991, seuls le Kazakhstan et l'Ouzbékistan comptaient quelques diplomates de formation, et aucun aux postes clés (Florian Mattern, IFEAC). Il fallut donc, dans l'urgence, créer des ministères des Affaires étrangères, des ambassades et un corps diplomatique presque ex nihilo, en recyclant des cadres soviétiques et en apprenant sur le tas les codes d'un monde westphalien. Partout, le président concentra ce pouvoir — nommant et révoquant les ambassadeurs —, posant l'une des bases du présidentialisme régional.
Restait à choisir une ligne. Dès cette première décennie s'impose le multivectorialisme — ne dépendre de personne — et l'entrée immédiate dans les institutions internationales : les cinq pays rejoignent l'ONU en 1992. Mais ces diplomaties naissantes surent aussi prendre des initiatives propres : la plus emblématique est la zone exempte d'armes nucléaires en Asie centrale, portée surtout par les diplomates kazakhs et ouzbeks à partir du milieu des années 1990 et soutenue à l'ONU en 2000. Un rare exemple de coopération régionale — et la marque d'États qui, en dix ans, étaient passés du statut de provinces soviétiques à celui d'acteurs autonomes de la scène mondiale.
En 1999, l'Ouzbékistan quitte l'Organisation du Traité de Sécurité Collective (OTSC) pour rejoindre le GUAM — bloc formé par la Géorgie, l'Ukraine, l'Azerbaïdjan et la Moldavie, orienté vers une coopération plus intense avec les puissances occidentales. Cet épisode, souvent oublié, préfigure les tensions à venir : les pays centrasiatiques cherchent des marges de manœuvre, mais la réalité géographique, économique et sécuritaire les ramène systématiquement dans l'orbite russe. En 2005, après la répression d'Andijan et la pression des États-Unis, Karimov expulse les troupes américaines de la base de Karshi-Khanabad et réintègre l'OTSC qu'il avait quittée en 1999 au profit du GUUAM pro-occidental (Géorgie, Ukraine, Azerbaïdjan, Moldavie) — illustration parfaite de la dynamique centrasiatique : la tentation de l'Occident, puis le retour aux nécessités géographiques. L'histoire du GUAM préfigure les ambivalences actuelles face à la guerre en Ukraine.
La crise de janvier 2022 n'est pas venue de nulle part. En décembre 2011, à Zhanaozen — ville pétrolière de l'ouest du Kazakhstan sur la Caspienne — une grève de travailleurs du pétrole, après sept mois de conflit, dégénère en violences : les forces de sécurité ouvrent le feu, faisant au moins 15 morts officiellement. Zhanaozen est révélateur d'une fracture structurelle entre le Kazakhstan des élites d'Astana et le Kazakhstan profond de l'Ouest pétrolier, peuplé de Kazakhs traditionnels, pauvres et exclus de la rente pétrolière. C'est cette même fracture — aggravée par dix ans de hausse des inégalités — qui explose en janvier 2022, quand la suppression des subventions sur le gaz liquéfié (GPL) provoque des protestations qui se transforment en insurrection nationale. Le rapport Political Risk Report (Navarre, 2022) souligne que 162 personnes détiennent 50 % de la richesse nationale kazakhe.
Le Political Risk Report de l'Université de Navarre (2022) dessine trois scénarios pour l'avenir de la région :
Le scénario le plus probable selon les auteurs est la libéralisation graduelle : la simultanéité d'un affaiblissement russe (guerre en Ukraine) et d'un ralentissement chinois (crise immobilière 2022-2024) offre aux républiques centrasiatiques une fenêtre d'opportunité historique pour diversifier leurs partenaires et renforcer leur autonomie stratégique — à condition qu'elles s'en saisissent collectivement.
La plus grande masse continentale enclavée du monde — du désert de Karakoum aux sommets du Pamir.

L'Asie centrale s'étend sur environ 4 millions de km², soit l'équivalent de l'Union européenne. L'amplitude altitudinale est saisissante : de la dépression de Karagiye au Kazakhstan (–132 m sous le niveau de la mer, point le plus bas d'Asie centrale) au Pic Ismoïl Somoni au Tadjikistan (7 495 m), l'écart atteint 7 627 mètres. La superficie totale englobe des environnements parmi les plus contrastés du monde : la plus grande steppe continue de la planète, les quatrième et cinquième plus grands déserts de sable du monde, des glaciers parmi les plus vastes hors des pôles, des lacs alpins cristallins, et des bassins sédimentaires parmi les plus riches en hydrocarbures.
Le Pamir est la convergence de quatre grandes chaînes montagneuses : le Tian-Chan au nord, le Karakoram au sud-est, l'Hindu Kouch au sud-ouest et le Kunlun à l'est. Ce nœud orographique exceptionnel couvre environ 120 000 km² entre le Tadjikistan, l'Afghanistan, le Pakistan et la Chine. L'altitude moyenne dépasse 4 000 m ; 80 % du territoire tadjik se trouve au-dessus de 1 000 m, et 50 % au-dessus de 3 000 m. Le Pic Ismoïl Somoni (7 495 m, ex-Pic du Communisme) est le point culminant de l'ex-URSS. Le terme Pamir vient du persan pā-i-mehr — « pied du soleil ».
Le corridor du Wakhan, étroite bande de territoire afghan (environ 350 km sur 15 à 65 km de large) séparant le Tadjikistan du Pakistan, est l'un des passages géopolitiques les plus stratégiques et les plus isolés du monde. Tracé par les Britanniques en 1895 pour empêcher que la Russie tsariste ne touche directement l'empire des Indes, il est aujourd'hui habité par les Kirghizes du Wakhan, nomades du Pamir, et les Tadjiks Wakhi. L'hiver y dure huit mois, les températures descendent à –40°C, et aucune route carrossable ne traverse la partie afghane.
Le plateau du Haut-Badakhchan (Gorno-Badakhchan), dans le Pamir tadjik, abrite la population ismaélienne — une minorité chiite qui reconnaît l'Aga Khan comme imam spirituel. Isolées, ces communautés dépendent des programmes de la Fondation Aga Khan pour l'éducation, la santé et le développement économique. La capitale, Khorog (2 200 m), est l'une des villes les plus reculées de la planète.
La chaîne du Tian-Chan (天山, tiān shān, « montagnes célestes » en chinois) s'étend sur plus de 2 400 km depuis le Kirghizstan jusqu'au Xinjiang, en passant par le Kazakhstan. Son point culminant côté centrasiatique, le Jengish Chokusu (7 439 m, partagé entre Kirghizstan et Chine), est l'un des sommets les plus isolés et les plus difficiles d'accès d'Asie. Au Kirghizstan, le Tian-Chan couvre 94 % du territoire — le pays est le plus montagneux d'Asie centrale. La route Bichkek-Och (750 km, 15 heures en été), qui traverse le Tian-Chan en franchissant deux cols à 3 000 m, est l'axe vital du pays mais est régulièrement coupée en hiver. Cette géographie de l'enclavement a profondément structuré les sociétés kirghizes : l'autarcie de vallée, le nomadisme altitudinal saisonnier, et la résistance aux États centralisés sont des réponses directes à la contrainte orographique.
Le Kopet-Dag, chaîne bordant le Turkménistan au sud (alt. max. ~2 942 m), sépare le pays de l'Iran. Moins spectaculaire que le Pamir ou le Tian-Chan, il marque une frontière culturelle et géopolitique essentielle — la limite entre le monde iranien et le monde turcophone. La chaîne de l'Alai, prolongement occidental du Pamir au Kirghizstan et au Tadjikistan, culmine au Pic Lénine (7 134 m, rebaptisé Ibn Sina au Tadjikistan) et forme avec le Trans-Alai un massif de premier ordre.
La steppe kazakhe constitue l'une des plus vastes formations herbeuses continues du monde — environ 1,35 million de km², soit plus de la superficie de l'Allemagne, la France et l'Espagne réunies. Elle s'étend du nord du Kazakhstan jusqu'aux contreforts de l'Altaï et du Tian-Chan. La diversité de cette steppe est méconnue : fétuques et laîches au nord (steppes humides), armoise et kermek au sud (semi-déserts steppiques), et une diversité floristique remarquable au printemps. Les tchernozems (terres noires) des steppes du nord comptent parmi les sols les plus fertiles du monde — c'est pour cela que Khrouchtchev a lancé le programme des terres vierges (1954–1960), labourant 40 millions d'hectares de steppe pour y cultiver du blé, au prix d'une érosion éolienne catastrophique.
La steppe est aussi un écosystème fragile et menacé. La saïga — une antilope préhistorique aux cornes translucides, vestige de la mégafaune pléistocène — a vu sa population chuter de 95 % dans les années 1990 (de 1 million à 50 000 individus) suite au braconnage post-soviétique, avant de se reconstituer partiellement. En 2015, une épidémie bactérienne a tué 211 000 saïgas en l'espace de quelques semaines dans le nord du Kazakhstan — un événement qui a marqué les biologistes du monde entier.
Le Karakoum (قاراقوم, « sable noir » en turkmène) couvre environ 350 000 km², soit 80 % du territoire du Turkménistan — en faisant le quatrième plus grand désert de sable chaud du monde. Contrairement à son nom, sa couleur dominante est grise et ocre, avec des zones de sable brun foncé. Ses dunes peuvent atteindre 80 m de hauteur. Le Karakoum est traversé par le canal Karakum, l'un des plus grands canaux d'irrigation du monde (1 375 km, construit par les Soviétiques entre 1954 et 1988), qui dérive les eaux de l'Amou-Daria pour irriguer les terres agricoles du Turkménistan — au prix d'une contribution majeure à l'assèchement de la mer d'Aral.
Sous le Karakoum dorment des réserves considérables de gaz naturel. Le champ de Dauletabad, l'un des plus grands du monde, contient des réserves estimées à plusieurs milliers de milliards de mètres cubes. La dépendance du Turkménistan à ces ressources (90 % des exportations vers la Chine) est totale.
Le Kyzylkoum (Qizilqum, « sable rouge » en ouzbek) couvre environ 300 000 km², partagé entre l'Ouzbékistan (à 80 %) et le Kazakhstan. Plus frais et plus varié que le Karakoum, il oscille entre des zones de sable vif-rouge, des plaines d'argile craquelée, des plateaux (chyr) et des zones humides autour du delta de l'Amou-Daria. Il abrite une faune adaptée remarquable : le lézard varan (jusqu'à 1,6 m), la gazelle de Mongolie, la tortue des steppes, et des colonies de rapaces.
Le Kyzylkoum est avant tout un désert minier. Il recèle l'un des plus grands gisements d'or du monde : Muruntau (Ouzbékistan), en production depuis 1969, est la plus grande mine d'or à ciel ouvert d'Asie centrale. Sa fosse mesure 3,5 km de long, 3 km de large et 600 m de profondeur — visible depuis l'espace. Navoi, la ville industrielle créée pour l'exploitation, abrite également un complexe de traitement de l'uranium — l'Ouzbékistan est le 7e producteur mondial. Les paysages de Kyzylkoum sont aussi liés à la préhistoire : des sites paléolithiques témoignent d'une occupation humaine remontant à 100 000 ans.
La presqu'île de Mangystau, à l'extrémité occidentale du Kazakhstan sur la côte caspienne, est l'une des régions les plus singulières et les moins connues d'Eurasie. Ce n'est pas un désert de sable mais un désert de plateau calcaire : falaises blanches sculptées par l'érosion, canyons creusés dans la roche, mesas aux formes de tables, et une côte Caspienne sauvage. La dépression de Karagiye (–132 m) est le point le plus bas du Kazakhstan et de toute l'Asie centrale — une cuvette qui était, dans un passé géologique récent, le fond d'une mer peu profonde.
Le Mangystau est un territoire de l'entre-deux : entre mer et désert, entre surface et sous-sol (pétrole offshore d'Aktau), entre monde des vivants et monde des morts. Car c'est surtout une terre de nécropoles et de sanctuaires souterrains. La mosquée de Shakpak Ata (Xe–XIIIe siècles), creusée entièrement dans la roche calcaire, est un chef-d'œuvre d'architecture troglodytique : quatre salles de prière souterraines, des nefs sculptées, des niches décorées, un mihrab orienté vers La Mecque. Celle de Beket Ata (XVIIIe siècle), nichée dans un canyon à l'écart de toute route, est le sanctuaire le plus vénéré du Kazakhstan : des pèlerins y arrivent à pied depuis des dizaines de kilomètres, certains à genoux sur les derniers mètres. Ces mosquées souterraines témoignent d'une tradition soufie profondément enracinée dans ces solitudes géologiques.
Issyk-Koul (ысык-Көл, « lac chaud » en kirghiz) est le deuxième plus grand lac de montagne du monde après le Titicaca : 182 km de long, 60 km de large, 668 m de profondeur maximale, à une altitude de 1 607 m. Serti entre le Tian-Chan au nord et le Terskey Ala-Too au sud, il ne gèle jamais — d'où son nom — malgré des températures hivernales extrêmes. Son eau est légèrement salée (les sels s'accumulent sans exutoire). Aux profondeurs de 400 à 700 m ont été retrouvées des structures submergées que certains archéologues attribuent à une ville scythe ou sogdienne engloutie il y a environ 2 500 ans.
Issyk-Koul a joué un rôle géopolitique discret mais réel : pendant la Guerre froide, l'Union soviétique y testait des torpilles. L'URSS avait convenu avec la Kirghizie soviétique d'un usage exclusif des eaux profondes pour les essais militaires. Des engins non désamorcés seraient encore au fond du lac selon certaines sources. Aujourd'hui, Issyk-Koul est la station balnéaire estivale du Kirghizstan et attire des visiteurs de toute l'Asie centrale — mais aussi le siège des Jeux des Nomades (depuis 2014, sur ses rives orientales).
Le lac Balkhach (Kazakhstan) est l'une des curiosités hydrologiques les plus étranges du monde. Long de 600 km, il présente deux moitiés aux propriétés fondamentalement différentes : la moitié occidentale reçoit les eaux douces de l'Ili et est pratiquement douce, tandis que la moitié orientale, peu alimentée par des rivières, est saumâtre à salée. Cette dualité hydrologique n'existe nulle part ailleurs sur Terre. L'Ili, qui alimente Balkhach à 80 %, prend sa source en Chine (Xinjiang) — ce qui crée une dépendance kazakhstanaise aux décisions chinoises d'aménagement hydraulique en amont, une tension croissante avec l'expansion agricole du Xinjiang.
Deux fleuves structurent l'histoire et les conflits de l'Asie centrale : le Syr-Daria (2 212 km) et l'Amou-Daria (2 620 km). Nés dans les hautes montagnes du Tian-Chan et du Pamir (Kirghizstan et Tadjikistan), ils traversaient autrefois les déserts pour se jeter dans la mer d'Aral. Cette géographie crée une tension structurelle fondamentale : les pays d'amont contrôlent l'eau, les pays d'aval en dépendent pour irriguer. Les barrages d'Asie centrale (Roghun au Tadjikistan — le plus haut du monde à 335 m, Toktogoul au Kirghizstan) sont des outils de souveraineté autant que d'énergie.
L'Asie centrale est assise sur des ressources fossiles considérables, héritées de son passé de fond de mer (mer de Téthys). Le Kazakhstan seul abrite les 12e réserves mondiales de pétrole (environ 30 milliards de barils prouvés). Les trois grands champs kazakhstanais concentrent l'essentiel de la production : Tengiz (découvert en 1979, production ~700 000 b/j), Karachaganak (condensats de gaz, actionnaire principal Shell), et Kashagan — l'un des plus grands gisements découverts ces 40 dernières années, mais aussi l'un des plus difficiles à exploiter (H₂S, froid extrême, eau peu profonde, bulles de gaz sous-marines). Kashagan a déjà coûté plus de 50 milliards de dollars en développement, soit le projet d'investissement privé le plus cher de l'histoire.
Le Turkménistan possède le 4e champ de gaz naturel du monde au champ de Galkynysh (ex-Yolotan, découvert en 2006) : les réserves sont estimées entre 13 000 et 26 000 milliards de m³. Mais ce pays ne partage de frontière terrestre avec aucun marché occidental — sa dépendance envers un seul acheteur (la Chine) est totale. L'Ouzbékistan exploite uranium, or (Muruntau) et gaz. Le Kirghizstan et le Tadjikistan sont pauvres en hydrocarbures mais riches en eau (potentiel hydroélectrique, terres rares).
La géographie physique n'est pas un décor — c'est le déterminant principal des civilisations centrasiatiques. L'opposition entre montagne et plaine a généré une division du travail millénaire : les plaines irriguées (oasis) abritent les civilisations sédentaires (Sogdiens, Timourides, agriculteurs ouzbeks), tandis que les steppes et les montagnes ont nourri les civilisations nomades (Scythes, Turcs, Mongols, Kazakhs, Kirghizes). Cette complémentarité/rivalité est le fil rouge de l'histoire centrasiatique.
L'enclavement physique — absence d'accès à la mer, barrières montagneuses — a façonné les routes commerciales, les réseaux de migration et les dépendances géopolitiques. Aujourd'hui encore, 99 % du réseau ferroviaire de l'Asie centrale était orienté vers la Russie en 1991 — non par choix politique mais parce que c'est depuis le nord que les plaines permettent le passage des voies ferrées. Les montagnes au sud et à l'est ont rendu la connexion vers l'Iran, l'Inde et la Chine techniquement difficile pendant des décennies.
L'éloignement de toute influence maritime confère à l'Asie centrale un climat continental parmi les plus extrêmes du monde. Les températures oscillent entre +45°C en été dans les plaines ouzbèkes et –40°C en hiver dans les steppes kazakhes du nord. Les précipitations sont faibles à très faibles (moins de 200 mm/an dans les déserts, moins de 400 mm sur les steppes), à l'exception des zones de montagne exposées (jusqu'à 1 500 mm sur certains versants du Pamir). La sécheresse structurelle explique l'importance historique des oasis — Samarcande, Boukhara, Merv, Khiva — comme foyers de civilisation dans un environnement hostile. Les dzud (hivers catastrophiques avec sol gelé empêchant le pâturage) se multiplient sous l'effet du changement climatique, détruisant les troupeaux des éleveurs nomades.
Pamir et Tian-Chan alimentent en eau 90 millions de personnes — et leurs glaciers reculent à vue d'œil.

L'Asie centrale est le résultat d'une collision tectonique extraordinaire : celle de la plaque indienne contre la plaque eurasiatique, amorcée il y a environ 50 millions d'années (Éocène). Cette collision — qui continue à 4–5 cm par an — a produit le plus grand système montagneux du monde, dont l'Asie centrale est le cœur géographique. Quatre grandes chaînes convergent dans le Pamir, qualifié de « Nœud du monde » (knot of the world) par les géographes britanniques du XIXe siècle : le Tian-Chan à l'est-nord-est, le Karakoram au sud-est, l'Hindou Kouch au sud-ouest, le Kunlun au nord-est.
La formation du Pamir et du Tian-Chan résulte d'un empilement de nappes de charriage — d'immenses plaques rocheuses chevauchant les unes sur les autres au fur et à mesure de la compression. Les roches les plus anciennes affleurant dans le Pamir central remontent au Précambrien (plus de 600 millions d'années) et incluent des granites, des gneiss et des schistes cristallins. Les hautes vallées de la Transaltaï et du Haut-Badakhchan exposent des coupes géologiques d'une complexité fascinante — des dizaines d'unités tectoniques superposées lisibles dans les parois.
Le Tian-Chan (« montagnes célestes » en chinois) est une chaîne en arc de 2 400 km structurée en plusieurs ranges parallèles séparés par des bassins tectoniques intramontagnes (ketmen). Sa formation est récente à l'échelle géologique : la phase tectonique principale qui lui a donné ses altitudes actuelles date du Miocène-Pliocène (5–15 millions d'années), et le soulèvement continue activement. Les roches dominantes sont des granites hercyniens et des métamorphiques paléozoïques, avec des formations sédimentaires mésozoïques dans les bassins.
Le Tian-Chan abrite l'un des champs glaciaires les plus étendus hors des régions polaires. On y recense environ 8 000 glaciers pour une surface totale de ~15 000 km². Le glacier Engilchek Sud (60 km, l'un des plus longs du monde hors des pôles) est situé dans le massif du Khan Tengri (7 010 m). Ces glaciers alimentent directement le Syr-Daria et ses affluents. Leur taux de recul est alarmant : les études satellitaires montrent une réduction de surface de 20 à 30 % depuis les années 1960, avec une accélération depuis les années 2000. À 4 000 m d'altitude, les températures ont augmenté de 1,5 à 2°C depuis 1960 — soit le double du réchauffement global moyen.
Le Pamir est géologiquement unique : c'est le seul point du globe où quatre grandes plaques tectoniques se rejoignent (Eurasie, Inde, Arabie, et la microplaque tadjike). Cette convergence produit une zone de déformation extrêmement complexe — des dizaines de failles actives, des rifts et des chevauchements dans un espace de quelques centaines de kilomètres. L'altitude moyenne du plateau est de 4 000 à 4 500 m, avec des vallées habitées à 3 500–4 200 m — faisant du Pamir la région habitée la plus haute du monde après le Tibet.
Le glacier Fedchenko (77 km, 700 km² de surface) est le plus long glacier du monde hors des régions polaires. Il alimente le bassin du Panj (source de l'Amou-Daria). Le suivi depuis les années 1930 montre un recul de 1–2 km de son front glaciaire. Le lac Sarez mérite une mention particulière : créé en 1911 par un séisme qui déclencha un glissement de terrain bouchant la rivière Murgab, ce lac de 500 km² à 3 263 m d'altitude retient 17 km³ d'eau derrière un barrage naturel de 750 m de hauteur. Les géologues estiment que si ce barrage cédait suite à un nouveau séisme, l'onde de submersion devastateurs atteindrait 100 km/h vers les plaines de l'Amou-Daria.
Les montagnes d'Asie centrale sont parmi les environnements les plus sensibles au réchauffement climatique. Les études conduites sur les glaciers du Tian-Chan, du Pamir et de l'Altaï kazakh montrent des tendances convergentes : réduction de surface de 20–30 % depuis 1960, élévation de la limite des neiges permanentes de 50–100 m par décennie, multiplication des lacs proglaciaires. Le paradoxe hydrologique est bien établi : à court terme (2020–2050), la fonte accélérée produit une augmentation des débits estivaux — une « prime de liquidation » des glaciers. À moyen terme (après 2050), les débits s'effondreront de 30–50 % selon les modèles, menaçant l'approvisionnement en eau de 200 millions de personnes.
Le pergélisol (sol gelé en permanence) couvre environ 30 % de la surface du Tian-Chan et la quasi-totalité du Pamir au-dessus de 3 500 m. Son dégel libère des méthane et déstabilise les pentes — source de glissements de terrain de plus en plus fréquents. Les avalanches printanières tuent des dizaines de personnes chaque année dans les vallées du Pamir tadjik. Au Kirghizstan, des villages entiers ont été relocalisés après des inondations catastrophiques liées aux GLOF.
Karakoum et Kyzylkoum — immenses, riches en gaz et en or, parsemés d'oasis millénaires.

Les déserts d'Asie centrale ne sont pas des déserts de sable (erg) homogènes. Ils combinent quatre types de surfaces : les erg (champs de dunes), qui ne représentent que 20 à 30 % de la superficie totale ; les reg ou takyr (plaines d'argile craquelée formées par évaporation de mares saisonnières) ; les hamada (plateaux rocheux ou graveleux ventés) ; et les solontchaks (plaines salines qui se forment autour des dépressions où s'accumulent les eaux de ruissellement). Cette mosaïque d'habitats crée une biodiversité bien plus riche que celle des grands déserts africains ou australiens.
La formation des déserts centrasiatiques est liée à trois facteurs conjugués : l'orographie (les grandes chaînes montagneuses au sud et à l'est interceptent les pluies de mousson), l'éloignement des océans (l'effet continental — le point le plus éloigné de tout océan de la Terre se trouve précisément en Asie centrale, dans le Xinjiang), et la circulation atmosphérique (les systèmes d'anticyclone sibérien en hiver, les masses d'air sec en été). Ces déserts n'ont pas toujours existé : des données paléoclimatiques montrent qu'au Pléistocène (moins de 10 000 ans), des parties de l'actuel Karakoum étaient couvertes de steppe herbeuse et abritaient une faune mégatherine (mammouths, rhinocéros laineux).
Le Karakoum (قاراقوم, « sable noir ») s'étend sur 350 000 km² et couvre 80 % du Turkménistan. Contrairement à son nom, sa couleur dominante est ocre-grise. Ses dunes barkhanes (en forme de croissant, orientées par les vents dominants) atteignent 30 à 80 m. La végétation est dominée par des plantes xérophytes adaptées à la sécheresse extrême : Haloxylon ammodendron (le saxaul, arbre des sables dont les racines plongent à 10 m de profondeur), Ephedra, Salsola, Astragalus. Ces plantes produisent des alcaloïdes et des composés phénoliques qui les protègent de la dessiccation.
La formation des dunes du Karakoum est liée à la diagenèse : des sédiments fluviaux déposés par l'Amou-Daria et ses paléo-affluents lors du Quaternaire ont été repris par les vents après assèchement. Des études sédimentologiques montrent que certains dunes contiennent des micro-fossiles marins (foraminifères) — traces de la mer de Téthys qui couvrait la région il y a 30–50 millions d'années.
Le Kyzylkoum (Qizilqum, 300 000 km²) doit son nom à la couleur ferrugineuse de ses sables — les oxydes de fer présents dans les roches précambriennes érodées lui donnent cette teinte caractéristique. Son substrat géologique est exceptionnellement riche : socle cristallin précambrien (granites, gneiss, amphibolites de plus de 500 millions d'années) affleurant dans les collines (chyr) comme les Bukantau, et couvertures sédimentaires cénozoïques contenant les gisements minéraux.
La mine d'or de Muruntau exploite l'un des plus grands gisements primaires de l'or du monde : les réserves prouvées dépassent 5 500 tonnes d'or (à comparer avec les 30 000 tonnes de réserves mondiales totales). L'or se concentre dans des filons de quartz aurifère associés à une intrusion granitique hercynienne. La fosse à ciel ouvert (3,5 × 3 km, 600 m de profondeur) est visible depuis l'espace. La teneur en or est de 2–3 g/tonne de roche — apparemment faible, mais économiquement rentable à grande échelle. Le Kyzylkoum abrite également des gisements d'uranium (utilisé en combustible dans les réacteurs kazakhs), de cuivre, de molybdène et de terres rares.
La presqu'île de Mangystau est géologiquement l'une des plus intéressantes d'Asie centrale. Sa structure correspond à un bombement anticlinal — une voûte de roches sédimentaires marines qui, en se soulèvant, a exposé les couches successives déposées depuis le Crétacé supérieur (80 millions d'années) jusqu'à l'Éocène (40 millions d'années). Ces couches contiennent des calcaires bioclastiques, des marnes et des argiles marines riches en fossiles marins : ammonites, bivalves, oursins, foraminifères planctoniques. Les paléontologues y ont découvert des fossiles de cétacés préhistoriques (archaeocètes) datant de l'Éocène — des baleines primitives qui vivaient dans la mer de Téthys peu profonde qui couvrait la région.
La dépression de Karagiye (–132 m) est une dépression tectonique liée à un effondrement salifère : des dômes de sel (halite), formés par la compression des évaporites marines déposées lors de phases d'assèchement de la mer de Téthys, ont migré vers le haut en perforant les couches sédimentaires, créant des effondrements en surface.
Le Betpaqdala (Betpak-Dala, « steppe de la faim » en kazakh) est le désert le moins connu mais l'un des plus vastes d'Asie centrale : environ 75 000 km² au centre du Kazakhstan. Ce n'est pas un désert de sable mais une semi-aride argilo-graveleuse, avec des plantes de steppe basse et des solontchaks. Son nom vient de son aridité extrême. C'est pourtant ici que survivent les dernières grandes populations de la saïga, qui effectuent des migrations saisonnières colossales à travers ce désert apparemment hostile.
Les déserts centrasiatiques sont parmi les plus continentaux du monde : éloignés de tout océan, sans effet tampon marin, leurs températures oscillent entre –30°C en hiver et +50°C en été — une amplitude annuelle de 80°C dans les cas extrêmes. Cette continentalité extrême résulte de l'orographie : les grandes chaînes montagneuses au sud et à l'est bloquent les perturbations humides. Les vents dominants du nord-ouest traversent des milliers de kilomètres de steppes sèches avant d'atteindre la région. Les quelques précipitations tombent essentiellement au printemps (fonte des neiges des montagnes lointaines).
L'écosystème désertique centrasiatique a développé des adaptations biologiques remarquables. Le saxaul (Haloxylon) accumule l'eau dans ses rameaux photosynthétiques (il n'a pas de feuilles), résiste à –30°C et +60°C. La gerbille géante (Rhombomys opimus) creuse des réseaux de terriers de 3–5 m de profondeur qui maintiennent une température stable toute l'année. La tortue de steppe (Agrionemys horsfieldii) hiberne 9 mois sur 12 — elle n'est active que pendant le bref printemps humide.
Amou-Daria et Syr-Daria ont nourri des civilisations — leur détournement soviétique a asséché la mer d'Aral.

Issyk-Koul (182 × 60 km, 1 607 m d'altitude, 668 m de profondeur maximale) est l'un des lacs les plus extraordinaires du monde sur le plan scientifique. Sa profondeur exceptionnelle (deuxième lac de montagne le plus profond du monde après le lac Titicaca) s'explique par son origine tectonique : le lac occupe une dépression formée par affaissement crustal le long d'un rift tectonique actif. Il est en constante subsidence — son plancher s'enfonce encore de 0,5 à 1 cm par an.
Sa légère salinité (environ 0,6 g/L, contre 35 g/L pour les océans) est due à l'absence d'exutoire : tous les flux entrants (rivières, précipitations, fonte glaciaire) s'accumulent et évaporent, concentrant progressivement les minéraux. Sa non-congélation en hiver (d'où le nom — « chaud » en kirghiz) s'explique par sa profondeur et sa masse thermique considérable : les eaux profondes stockent la chaleur de l'été et maintiennent la surface liquide. Les relevés de température montrent que la surface atteint +24°C en été et ne descend jamais sous 0°C en hiver.
La biodiversité d'Issyk-Koul est remarquable. Le lac abrite 21 espèces endémiques de poissons (Chondrostoma issykkulense, Leuciscus schmidti...) qui ont évolué en isolation pendant des millions d'années. La faune aviaire est exceptionnelle : plus de 200 espèces d'oiseaux migrateurs y font escale, dont des flamants roses qui descendent des steppes kazakhes en automne. La végétation aquatique des zones littorales est dominée par des herbiers de Potamogeton et de Myriophyllum qui servent de nurseries pour les poissons.
Le lac Balkhach (Kazakhstan, 600 km de long, 18 700 km²) présente une anomalie hydrologique sans équivalent dans le monde : ses deux moitiés ont des propriétés chimiques fondamentalement différentes. La partie occidentale reçoit l'essentiel du débit de l'Ili (qui prend sa source dans le Tian-Chan chinois) et est pratiquement douce (0,5–1 g/L). La partie orientale, peu alimentée en eau douce, est saumâtre (5–10 g/L). Les deux moitiés sont séparées par un détroit naturel (Üzinaral) qui limite les échanges. Cette dualité est maintenue par un équilibre dynamique entre les apports de l'Ili à l'ouest et l'évaporation à l'est.
Le Balkhach est en déclin : son niveau a baissé de 3 m depuis les années 1960, sa superficie a diminué de 2 000 km². Les causes principales sont l'irrigation agricole en amont (qui réduit les apports de l'Ili) et la construction du barrage de Kapchagai (1969) qui régule les débits. Un facteur géopolitique s'y ajoute : l'Ili prend sa source en Chine (Xinjiang), où les développements agricoles et urbains accroissent la consommation en amont, réduisant les débits transfrontaliers — une tension sino-kazakhe croissante.
Le Syr-Daria (2 212 km) et l'Amou-Daria (2 620 km) sont les deux grandes artères de l'Asie centrale. Leurs eaux ont une chimie caractéristique des bassins montagnards semi-arides : riches en bicarbonates (HCO₃⁻), calcium (Ca²⁺) et magnésium (Mg²⁺) dissous par l'érosion des calcaires montagnards, et chargées en sédiments fins lors des crues printanières (fonte glaciaire). La teneur en sédiments en suspension du Syr-Daria peut atteindre 1 500 mg/L lors des crues — contribuant à la fertilisation des plaines alluviales en aval mais aussi au colmatage des canaux d'irrigation.
La mer d'Aral était la quatrième plus grande étendue d'eau intérieure du monde (68 000 km²). Son alimentation par le Syr-Daria et l'Amou-Daria était abondante jusqu'aux années 1960. La dérivation massive des deux fleuves pour l'irrigation du coton (à partir des années 1950–60) a provoqué son assèchement quasi-total en 40 ans — une catastrophe écologique dont les causes, les mécanismes et les conséquences sanitaires sont aujourd'hui des références académiques mondiales. La salinité est passée de 10 g/L à plus de 100 g/L dans les parties résiduelles. Les tempêtes de sel toxique (contenant des pesticides, des métaux lourds et du sel) affectent un rayon de 300 km et ont des conséquences sanitaires documentées (cancers, malformations congénitales).
Les GLOF (Glacial Lake Outburst Floods) constituent un risque émergent majeur. On recense plus de 2 000 lacs proglaciaires au Tian-Chan et dans le Pamir, dont environ 300 classés potentiellement dangereux. Le GLOF de Shakhimardan (Ouzbékistan, 1963) a tué 300 personnes. En 2010, un GLOF dans la région d'Och a détruit plusieurs villages. La formation de nouveaux lacs proglaciaires s'accélère avec le recul glaciaire.
Les deux plus grands ouvrages hydrauliques de la région — le barrage de Toktogul au Kirghizstan (sur le Naryn, capacité 19,5 Gm³) et le barrage de Roghun au Tadjikistan (sur le Vakhsh, capacité 13,3 Gm³ à terme, 335 m de hauteur — le plus haut du monde à sa complétion) — concentrent les tensions hydrauliques régionales. Le Toktogul régule 75 % du débit du Syr-Daria. En régime soviétique, il était opéré en mode «irrigation» (remplissage en hiver, relâchement en été). Depuis l'indépendance, le Kirghizstan l'opère en mode «énergie» (relâchement en hiver pour produire de l'électricité), ce qui provoque des inondations saisonnières au Kazakhstan et en Ouzbékistan, et des déficits d'irrigation en été.
Roghun, dont la construction a repris en 2016 avec des financements de la Banque mondiale, BEI, BERD et BID sous conditions de réformes énergétiques, est le projet le plus controversé : l'ancien président ouzbek Karimov l'a qualifié de «casus belli» potentiel. Son successeur Mirzioïev a normalisé la relation en 2022 en acceptant d'acheter l'électricité produite — retournement diplomatique majeur. À terme, Roghun devrait générer 14,4 TWh/an (70 % de la production électrique actuelle du Tadjikistan) et permettre l'export vers l'Afghanistan, le Pakistan et l'Inde via le projet CASA-1000. C'est l'exemple le plus concret où la gestion de l'eau transforme un facteur de conflit en moteur de coopération.
Léopard des neiges, saïga, chevaux de Przewalski — et la tulipe, née ici avant d'envahir les jardins du monde.

L'Asie centrale occupe une position biogéographique charnière : elle est à l'intersection de trois grandes zones de biodiversité — la région paléarctique de l'ouest (faune européenne et méditerranéenne), la région paléarctique orientale (faune sibérienne et chinoise), et la région indomalaise au sud (influences indiennes). Cette position de carrefour, combinée à une diversité altitudinale extrême (de –132 m à 7 495 m en quelques centaines de kilomètres), crée une mosaïque d'habitats qui abrite des espèces de provenances très diverses. Le Kazakhstan seul compte plus de 6 000 espèces végétales (dont 600 endémiques) et plus de 500 espèces d'oiseaux.
Le léopard des neiges (Panthera uncia) est l'emblème faunistique de l'Asie centrale. Sa répartition couvre le Pamir, le Tian-Chan, l'Altaï et le Karakoram — exactement les grandes chaînes montagneuses centrasiatiques. La population mondiale est estimée à 4 000–6 500 individus, dont environ 1 000 au Kirghizstan, 300 au Tadjikistan et 200 au Kazakhstan. C'est un prédateur solitaire et discret, actif à l'aube et au crépuscule, capable de parcourir 25–40 km par nuit en montagne. Sa proie principale est le bouquetin de Sibérie (Capra sibirica), mais il chasse aussi les argalis (grands mouflons), les sangliers et les cerfs.
Le léopard des neiges est classé « vulnérable » par l'UICN. Les principales menaces sont le braconnage (pour la fourrure et les os utilisés en médecine traditionnelle chinoise), la réduction de ses proies (dues à la concurrence avec les troupeaux domestiques), et la perte d'habitat liée aux activités humaines. Le Programme des Nations Unies pour l'environnement (PNUE) a lancé en 2017 l'initiative « Douze pays, un léopard » avec les États d'Asie centrale. La caméra-piège est aujourd'hui le principal outil de suivi : des centaines d'images de léopards ont été collectées au Kirghizstan et au Tadjikistan, permettant l'identification individuelle via les rosettes de leur fourrure.
La saïga (Saiga tatarica) est l'une des espèces les plus emblématiques et les plus menacées de la steppe kazakhe. Cette antilope au museau proéminent bulbeux (qui sert à réchauffer et filtrer l'air en hiver) est un vestige de la mégafaune du Pléistocène — elle partageait les plaines eurasiatiques avec les mammouths et les rhinocéros laineux il y a 10 000 ans. Sa population, qui atteignait 1 million d'individus dans les années 1950, s'est effondrée à 50 000 en 2003 sous l'effet du braconnage (les cornes sont utilisées en médecine chinoise).
Une épidémie bactérienne mystérieuse (Pasteurella multocida) a tué 211 000 saïgas en l'espace de 18 jours en mai 2015 dans le nord du Kazakhstan — 60 % de la population mondiale en moins de trois semaines. Les études ultérieures suggèrent que le réchauffement climatique a créé des conditions de chaleur et d'humidité anormales qui ont rendu la bactérie (normalement commensale) mortellement virulente. La population s'est reconstituée depuis : en 2022, on estimait à 1,9 million le nombre de saïgas au Kazakhstan — un exemple rare de rétablissement spectaculaire grâce à des protections renforcées.
Le varan du désert (Varanus griseus, jusqu'à 1,6 m) est le plus grand lézard d'Asie centrale, répandu dans le Karakoum et le Kyzylkoum. Prédateur opportuniste, il consomme insectes, rongeurs, serpents et oeufs d'oiseaux. Sa biochimie est fascinante : comme les varans australiens, il produit dans ses glandes salivaires des venins anticoagulants — longtemps ignorés, ils ont été découverts dans les années 2000. Le varan est protégé dans tous les pays d'Asie centrale mais reste menacé par la déstabilisation de son habitat et le braconnage pour la médecine traditionnelle.
L'Asie centrale est l'un des grands centres d'origine de plantes cultivées identifiés par Nikolaï Vavilov (années 1920–1930). La pomme (Malus sieversii, Tian-Chan kazakh), la tulipe (dizaines d'espèces sauvages au Ferghana), le noyer (forêts d'Arslanbob, Kirghizstan — les plus grandes forêts de noyers sauvages du monde), la carotte (d'abord pourpre, originaire d'Afghanistan), les melons, l'oignon, les pistaches. Les tulipes des jardins hollandais du XVIIe siècle sont toutes des hybrides de Tulipa centrasiatiques. Chaque printemps, les steppes kazakhes se couvrent de tulipes rouges sur des centaines de kilomètres.
Uranium, or, pétrole, gaz naturel en abondance — l'Asie centrale est assise sur une des concentrations minérales les plus riches.

L'Asie centrale est un assemblage de blocs crustaux d'âges très divers, soudés ensemble au fil de l'histoire géologique. On distingue schématiquement cinq grandes unités : le Craton sibérien (socle précambrien du nord Kazakhstan, plus de 2 milliards d'années) ; les chaînes hercyniennes (Altaï kazakh, Tian-Chan occidental, formées lors de la fermeture de l'océan Oural il y a 300–350 millions d'années) ; les chaînes calédo-hercyniennes du Tian-Chan oriental ; la zone de collision tertiaire du Pamir-Hindou Kouch (la plus récente, active depuis 50 millions d'années) ; et les bassins sédimentaires intercontinentaux (Aral, Ferghana, Tadjikistan) remplis de sédiments cénozoïques.
La mer de Téthys est l'océan préhistorique dont la fermeture progressive a façonné toute l'Asie centrale. Il y a 100 millions d'années (Crétacé), une vaste mer tropicale peu profonde couvrait ce qui est aujourd'hui le Kazakhstan, le Turkménistan et l'Ouzbékistan. La collision de la plaque Inde avec l'Eurasie (débutée il y a 50 millions d'années) a progressivement refermé cet océan en plissant ses sédiments pour former les grandes chaînes montagneuses. Les calcaires coquilliers du Mangystau, les marnes du Ferghana, les évaporites (sel gemme, gypse, anhydrite) du bassin pré-Caspien sont les archives géologiques de cette mer disparue.
Les gisements pétroliers et gaziers d'Asie centrale sont directement liés à la Téthys : les matières organiques marines (algues, zooplancton) déposées dans les sédiments de cette mer ont été enfouies sous des milliers de mètres de roches, soumises à la chaleur et à la pression, et transformées en hydrocarbures sur des millions d'années. Les principaux réservoirs pétroliers sont dans les carbonates (calcaires poreux) et les grès du Crétacé et du Jurassique — les sédiments de la Téthys.
Le bassin pré-Caspien est le plus grand bassin sédimentaire de la région — environ 500 000 km², avec des profondeurs sédimentaires atteignant 20 km. C'est là que se trouvent les trois grands gisements kazakhs. Tengiz est un réservoir carbonaté (calcaires récifaux du Carbonifère, 350 millions d'années) enfoui à 5–7 km de profondeur. L'hydrocarbure y est particulièrement riche en H₂S (acide sulfhydrique) — ce qui rend son exploitation à la fois dangereuse et coûteuse. Kashagan (découvert en 2000) est un réservoir similaire mais offshore, sous les eaux peu profondes de la Caspienne, à 5 km de profondeur. La pression y est extraordinaire (1 000 bars) et la teneur en H₂S atteint 20 % — exigeant des équipements anti-corrosion exceptionnels. Karachaganak est un gisement mixte pétrole-gaz condensat dans des calcaires carbonifères.
Le sous-sol de l'Asie centrale est extraordinairement riche en minerais, héritage de son histoire géologique complexe. L'uranium du Kazakhstan (40 % de la production mondiale) se trouve dans des gisements de type « roll-front » en milieu sédimentaire — des anomalies géochimiques dans des grès fluviaux où l'uranium, transporté en solution, précipite au contact d'une interface redox. Ces gisements sont exploitables par lixiviation in-situ (injection d'acide sulfurique dilué directement dans le gisement), une méthode économique et peu invasive. L'or du Kyzylkoum (mine Muruntau) est d'origine hydrothermale — des fluides chauds acides ont circulé dans des fractures lors du refroidissement d'une intrusion granitique hercynienne, précipitant l'or dans des veines de quartz. Le chrome du Kazakhstan provient de roches ultramafiques (péridotites, dunites) d'origine mantellique. Les terres rares du Kirghizstan et du Tadjikistan sont associées à des carbonatites et des pegmatites alcalines.
La mer Caspienne est géologiquement l'un des objets les plus fascinants du monde. Ce n'est ni un lac ni une mer — c'est le dernier vestige de la Téthys. Ses eaux sont légèrement salées (12 g/L), sa biodiversité marine : les esturgeons (Acipenser) qui y vivent sont des survivants de la Téthys. Son niveau oscille sur des cycles décennaux. Entre 1977 et 1995, il a monté de 2,5 m, inondant des dizaines de milliers d'hectares. La tectonique active génère des volcans de boue dans le fond — des structures qui expulsent boue, gaz et eau depuis les profondeurs sédimentaires sous pression.
Mer d'Aral asséchée, glaciers en recul, déserts en progression — l'Asie centrale est en première ligne du changement climatique.

La mer d'Aral était, dans les années 1960, la quatrième plus grande étendue d'eau intérieure du monde — 68 000 km², soit la superficie de l'Irlande. Aujourd'hui, il n'en reste que des cuvettes salines résiduelles, un « cimetière de bateaux » dans l'ancien port de Moynaq (Ouzbékistan), et une catastrophe sanitaire qui dure depuis des décennies.
La cause est simple et tragique : dans les années 1950–60, le régime soviétique décide de transformer l'Asie centrale en grenier à coton de l'URSS. D'immenses canaux d'irrigation sont creusés pour dériver les eaux du Syr-Daria et de l'Amou-Daria. En 1989, l'Ouzbékistan est devenu le cinquième producteur mondial de coton. Mais au prix de l'assèchement progressif et irréversible d'une mer intérieure.
Au Kazakhstan, la construction du barrage de Kokaral en 2005 (financé par la Banque mondiale) a permis de remonter partiellement le niveau de la petite mer du nord. Moynaq reçoit quelques centimètres d'eau de plus chaque année dans cette partie. Mais la partie méridionale, côté ouzbek, est condamnée : les scientifiques s'accordent à dire qu'elle ne pourra jamais être restaurée.
L'Asie centrale abrite certains des plus grands champs glaciaires hors des pôles. Le glacier Fedchenko au Tadjikistan (77 km de long) est le plus long glacier hors des régions polaires. Ces glaciers régulent les débits des grands fleuves, et leur fonte accélérée par le changement climatique entraîne paradoxalement des crues dévastatrices à court terme, puis une chute catastrophique des débits à long terme.
La géographie hydraulique de l'Asie centrale crée une asymétrie fondamentale : les pays d'amont (Kirghizstan et Tadjikistan) contrôlent les sources, les pays d'aval (Ouzbékistan, Turkménistan, Kazakhstan) consomment l'eau. Pendant la période soviétique, un système de troc fonctionnait : les pays d'amont retenaient l'eau en hiver (pour remplir leurs réservoirs hydroélectriques) et la lâchaient en été, recevant en échange du gaz et du charbon des pays d'aval. Depuis 1991, ce système s'est effondré.
Au-delà de l'asymétrie amont/aval, c'est dans la vallée du Ferghana que la tension se cristallise. Sur quelque 22 000 km² partagés entre Kirghizstan, Ouzbékistan et Tadjikistan — avec huit enclaves —, l'URSS avait conçu un système hydraulique unique, pensé pour une seule entité. Depuis 1991, ce réseau a été découpé en trois systèmes nationaux distincts, et l'eau, jadis « bien commun », est devenue un objet national à protéger (Anastasia Protassov, IFEAC). Réservoirs et barrages sont ainsi devenus des nœuds de pouvoir, dans une mosaïque frontalière dont la matérialisation parfois brutale, dans les années 2000, a rompu la continuité d'un espace longtemps vécu sans frontières réelles.
Le Syr-Daria en donne la mesure : vingt millions de personnes en dépendent, et le Kirghizstan en contrôle plus de 70 % du débit — alors même qu'il en prélève le moins, faute de terres irrigables en montagne. Les quotas de partage fixés par l'accord d'Almaty de 1992 avantagent les pays d'aval, gros consommateurs ; les tensions qui en découlent ne tiennent pas à la géographie, mais à des choix politiques. S'y ajoute désormais une inconnue : le changement climatique. Les glaciers, « châteaux d'eau » de la région, fondent — ce qui pourrait, à moyen et long terme, réduire le débit des fleuves (Eugénie Stoclet, IFEAC). D'où un déplacement du regard, des traités entre États vers les perceptions des acteurs de terrain, qui devront gérer cette raréfaction annoncée.
Au milieu des tensions, un succès rare mérite d'être noté : l'accord frontalier kirghizo-ouzbek de janvier 2023 a réglé le contentieux ancien du réservoir de Kempir-Abad (Andijan) en le plaçant sous gestion conjointe — une commission binationale paritaire administrant le réservoir et sa centrale hydroélectrique. À l'intérieur du Kirghizstan, l'accord a provoqué des manifestations à Bichkek et des arrestations (terres échangées jugées moins fertiles, peur de perdre l'accès à l'eau) ; mais à l'échelle interétatique, il a resserré la coopération. En parallèle, le climat fait son œuvre : le réservoir de Tortgul, dans le bassin de l'Isfara, s'assèche à vue d'œil (images satellite 2018-2024). (Alexandre Protassov, IFEAC)
L'Asie centrale est la seule région du monde entièrement composée de pays enclavés en développement. Plus de 80 % de son territoire est couvert par des déserts et des steppes. Selon la Convention des Nations Unies sur la lutte contre la désertification (UNCCD, 2023), la région cumule des indicateurs alarmants.
Les causes sont en grande partie anthropiques : 70 % de la catastrophe de l'Aral résulte de l'irrigation extensive soviétique. La région connaît une érosion hydrique sur plus de 30 M ha et une érosion éolienne sur 67 M ha. 50 % des terres irriguées sont affectées par la salinisation, avec un pic de 96 % au Turkménistan (Banque mondiale, CAEWDP 2014).
L'eau disponible par habitant a chuté de 8,4 à 2,5 m³/personne/an en quarante ans. À ce rythme, la disponibilité devrait descendre sous le seuil critique de 1,7 m³/an d'ici 2030 selon les projections du Fonds international pour sauver la mer d'Aral (IFAS). Le canal Qosh Tepa construit par l'Afghanistan depuis 2022 risque de détourner jusqu'à 25 % des eaux de l'Amou-Daria, aggravant encore la tension hydraulique en aval (Ouzbékistan, Turkménistan).
Chaque hiver, Bichkek, Almaty, Tachkent et Douchanbé comptent parmi les villes les plus polluées du monde — Bichkek atteint régulièrement la tête du classement mondial d'IQAir, avec des pics de microparticules (PM2,5) jugés « très malsains ». En moyenne annuelle, l'air de plusieurs capitales dépasse de plusieurs fois le seuil de l'OMS (5 µg/m³), que, selon la Banque mondiale (2022), aucun des cinq pays ne respecte. Le coût est lourd : l'OMS attribuait déjà (données 2010) plus de 10 000 décès prématurés par an et près de 9 % du PIB au seul Kazakhstan ; au Kirghizstan, des estimations locales imputent à l'air pollué jusqu'à 13 % des décès.
Les sources font débat. Le chauffage au charbon — des centrales thermiques héritées de l'ère soviétique aux poêles domestiques (environ 70 % des ménages au Kirghizstan) — et la géographie de cuvette qui piège les polluants l'hiver pèsent lourd ; mais les autorités mettent volontiers en avant le trafic automobile, là où experts et écologistes pointent d'abord les centrales. À Almaty, des mesures faites pendant le confinement de 2020 ont montré que la pollution restait élevée même sans circulation.
Face à une réponse publique limitée — budgets faibles, données de surveillance lacunaires, voire déni comme au Tadjikistan — la société civile s'est emparée du sujet : pétitions citoyennes (plus de 31 000 signatures à Almaty, portées par le collectif Almaty Urban Air) et plateforme régionale Air Quality Central Asia lancée à Bichkek pour mutualiser les données.
Malgré les dégradations environnementales, l'Asie centrale conserve une biodiversité remarquable. Le léopard des neiges (Panthera uncia) peuple les hautes vallées du Pamir et du Tian-Chan. Les gazelles de Mongolie migrent encore par millions dans les steppes kazakhes. Le saïga, antilope des steppes, est une espèce endémique en danger, victime des mises en valeur agricoles et du braconnage. Les lacs montagnards — l'Issyk-Koul au Kirghizstan (deuxième lac de montagne du monde), le lac Karakoul au Pamir — constituent des sanctuaires uniques.
Les tempêtes de sel du fond asséché (68 000 km²) transportent pesticides organochlorés, métaux lourds et résidus d'engrais soviétiques sur 300 km. Dans le Karakalpakstan, les études mesurent des taux d'anémie chez les femmes enceintes atteignant 97 %, des cancers de l'œsophage 4 fois supérieurs à la moyenne mondiale, une espérance de vie inférieure de 10–15 ans à la moyenne nationale.
Le barrage Kokaral (Banque mondiale, 2005) a remonté le niveau de la Petite Mer du Nord de 4 m et augmenté sa superficie de 70 % — des poissons sont réapparus à Aralsk. La Grande Mer du Sud (Ouzbékistan) continue de disparaître : –1 m/an.
Selon le factsheet UNCCD 2023 pour l'Asie centrale, 80 % des terres de la région sont utilisées pour le pastoralisme — élevage extensif sur des steppes et des pâturages. Jusqu'à 50 % de ces pâturages manquent de points d'eau, ce qui réduit la mobilité des éleveurs, provoque le surpâturage des zones proches des villages et l'abandon des zones éloignées. Ce déséquilibre accélère la désertification et crée des sources anthropiques de tempêtes de sable et de poussière (SDS).
Les tempêtes de sable et de poussière exposent 6,5 millions de personnes (9 % de la population régionale) dans des zones à haut risque, sur une superficie de 85 millions d'ha. La catastrophe de la mer d'Aral en fait la plus grande source anthropique de SDS : elle émet plus de 100 millions de tonnes de poussière et 100 000 tonnes de sel par an. Ces particules contaminées ont été détectées sur les côtes antarctiques, en Norvège et sur les glaciers du Groenland — illustration de l'impact planétaire d'une catastrophe régionale.
La Banque eurasiatique de développement (EDB, 2022) quantifie précisément la crise : le niveau de stress hydrique régional est de 81,4 % (SDG 6.4.2), classant l'Asie centrale parmi les régions les plus stressées du monde. D'ici 2040, ce niveau devrait augmenter considérablement. La disponibilité en eau a chuté de 8,4 à 2,5 m³/personne/an en quarante ans. La barre critique de 1,7 m³/an — en dessous de laquelle l'IFAS parle de «pénurie» — devrait être franchie avant 2030 au rythme actuel de croissance démographique.
Le manque de coordination dans le complexe eau-énergie coûte cher : 4,5 milliards de dollars par an de pertes économiques et d'avantages non réalisés selon les estimations EDB — soit 1,5 % du PIB régional. Les pertes agricoles représentent 0,6 % du PIB régional, les pertes dans le secteur énergétique 0,9 %. La structure des investissements est déséquilibrée : sur 52,8 Md$ de projets identifiés dans le complexe eau-énergie, 86 % vont à la production d'électricité, seulement 14 % aux réseaux, et l'infrastructure hydraulique (irrigation, canaux) reste sous-financée malgré un taux d'usure de 70 %.
L'Asie centrale dispose d'un potentiel en énergies renouvelables massif et sous-exploité : 5 470 GW de potentiel solaire (le Kazakhstan seul représente 3 760 GW, soit plus que la capacité installée totale en Europe), 369 GW en éolien. Le contexte de dérèglement climatique — recul des glaciers de 1 %/an au Kirghizstan, réduction du débit du Syr-Daria projetée après 2050 — rend d'autant plus urgente la diversification énergétique.
3 000 ans d'histoire centrasiatique — de Zarathoustra aux indépendances de 1991.
Les 5 républiques côte à côte.
Concepts clés pour maîtriser l'Asie centrale.
Les sources académiques et journalistiques de cette encyclopédie.
Auteurs mentionnés en italique dans les fiches, dont les travaux nourrissent ces pages. Les titres et années précis renvoient aux sources d'origine.
Analyses cartographiques sur l'Asie centrale.
La topographie explique tout. Au nord et à l'ouest : steppes immenses et déserts de plaine (steppe kazakhe, Kyzylkoum, Karakoum). Au sud et à l'est : un mur montagneux parmi les plus élevés du monde — Pamir (7 495 m), Tian-Chan (6 995 m), Hindou Kouch, Karakoram. Ce relief structure les identités : les peuples nomades de la steppe (Kazakhs, Kirghizes, Turkmènes) et les peuples des oasis sédentaires (Ouzbeks, Tadjiks) ont des histoires radicalement différentes. Les cinq États sont entièrement enclavés — contrainte géographique fondamentale qui explique la dépendance aux corridors de transit.
La Route de la Soie organisait le commerce autour d'oasis — des îlots de vie dans un océan de steppe et de désert. Samarcande, Boukhara, Khiva, Merv et Khotan étaient aux caravanes ce que les ports sont aux navires : les relais indispensables. Aujourd'hui, les cinq capitales héritent de cette logique de réseau d'oasis, et les inégalités ville/campagne reflètent encore en partie cette géographie historique.
Ce que Lucette Boulnois appelle un faisceau d'itinéraires — pas une route. Les caravanes contournaient le Taklamakan par le nord (Tourfan → Aksu) ou le sud (Dunhuang → Khotan). Les deux branches convergeaient à Kachgar. Depuis Kachgar : vers Samarcande par le Ferghana, ou par les Pamirs. À Samarcande, le carrefour mondial : routes vers Bagdad et Rome à l'ouest, vers l'Inde par le Karakoram, vers la Russie par la steppe kazakhe. Au rythme de 25-30 km/jour, une caravane mettait un an pour relier la Chine à la Perse.
Le corridor New Eurasian Land Bridge (Chine→Kazakhstan→Russie→Europe) est actif — 4 367 trains en 2018. Les autres corridors BRI passant par l'Asie centrale restent embryonnaires (2 700 EVP via le corridor CA–Asie occidentale en 2022, contre 15 millions par voie maritime). La carte montre aussi les bases militaires russes (Kant au Kirghizstan, Douchanbé au Tadjikistan) et les principaux pipelines (Kazakhstan-Chine, Turkménistan-Chine) — infrastructures qui matérialisent les dépendances géopolitiques.
Les dynamiques de population des 5 républiques.
La population a doublé depuis 1989 (5,1 → 10,2 millions). L'âge médian de 24 ans signifie qu'une moitié de la population a moins de 24 ans. Cette pression démographique explique que ~40 % des hommes tadjiks de 18 à 49 ans travaillent à l'étranger. La vallée du Ferghana atteint des densités supérieures à 600 hab/km² — source des tensions sur l'eau et des conflits (Batken 2021–2022).
Avec 37,5 millions d'habitants, l'Ouzbékistan représente plus de la moitié de la population totale d'Asie centrale — facteur le plus sous-estimé dans les analyses géopolitiques. En 2050, les projections ONU lui attribuent 55 millions d'habitants. Le Kazakhstan (40 % de Kazakhs en 1989) est passé à 70 % grâce à l'émigration slave et à une natalité kazakhe plus élevée.
Le Kirghizstan (7,1 M) a ~1 million de travailleurs à l'étranger soit ~14 % de la population ; les transferts d'argent représentent ~30 % du PIB. Le Turkménistan (6,5 M) publie des données peu fiables — la population réelle serait inférieure aux chiffres officiels.
Nauryz, World Nomad Games, Kurban Ayt — les grandes fêtes centrasiatiques.
Célébré le 21 mars, à l'équinoxe de printemps, Norouz (ou Nauryz) est la fête la plus importante d'Asie centrale. D'origine pré-islamique et zoroastrienne, vieille de quelque 3 000 ans, elle marque le renouveau de la nature et le début de l'année dans le calendrier solaire persan. L'UNESCO l'a inscrite au patrimoine culturel immatériel de l'humanité.
Les traditions varient d'un pays à l'autre mais partagent un même esprit : grand ménage de printemps, tables dressées de mets symboliques, visites familiales et réconciliations. En Ouzbékistan et au Tadjikistan, on prépare le sumalak, une pâte de germes de blé mijotée toute une nuit ; au Kazakhstan, le Nauryz köje réunit sept ingrédients porteurs de chance.
L'islam structure aussi le calendrier festif. L'Aïd el-Fitr, qui clôt le mois de jeûne du ramadan, est appelé Oraza Aït au Kazakhstan et Ramazon Hayit en Ouzbékistan. L'Aïd el-Adha, la fête du sacrifice, y est connue sous le nom de Kurban Aït. Toutes deux sont rythmées par la prière, le partage de repas et l'aumône. Suivant le calendrier lunaire, leurs dates avancent d'environ onze jours chaque année.
Soixante-dix ans d'URSS ont laissé des fêtes profondément ancrées. Le Nouvel An (nuit du 31 décembre) reste la grande célébration laïque, avec sapin décoré et la visite d'Ayaz Ata, le « Grand-Père Gel ». Le 8 mars, journée des femmes, et surtout le 9 mai, jour de la Victoire de 1945, demeurent des dates majeures du calendrier civil.
Chaque république célèbre son indépendance acquise en 1991, à laquelle s'ajoutent des journées propres à chaque État — fête de la Constitution, journée de la capitale ou de la République. Ces commémorations, souvent mises en scène par le pouvoir, participent à la construction des identités nationales post-soviétiques.
L'héritage des steppes survit à travers les jeux équestres. Le kokpar (ou kok-boru, cousin du bouzkachi afghan) oppose des cavaliers se disputant la carcasse d'un bouc. Depuis 2014, le Kirghizstan a lancé les World Nomad Games, rassemblement international qui remet à l'honneur lutte, chasse à l'aigle et sports équestres traditionnels.
Le Turkménistan se distingue par des fêtes d'État originales, étroitement liées aux symboles nationaux : la journée du cheval Akhal-Teké au printemps, la journée du tapis turkmène, ou encore la fête du melon en août. Autant d'occasions de glorifier le patrimoine national.
À côté des fêtes du calendrier, l'Ouzbékistan a fait de ses villes-musées des scènes vivantes. À Boukhara, le Silk and Spices Festival (fin mai-début juin) célèbre l'artisanat, la musique et les traditions héritées de la Route de la soie. À Samarcande, le festival Sharq Taronalari — «Mélodies de l'Orient», créé en 1997 — réunit fin août des ensembles de musique traditionnelle venus de toute l'Asie. Chez les Ouïghours, le meshrep — réunion festive mêlant musique muqam, danse, joutes poétiques et arbitrage moral — est inscrit depuis 2010 au patrimoine immatériel de l'UNESCO «nécessitant une sauvegarde urgente» : étouffé au Xinjiang, il demeure un marqueur d'identité dans la diaspora.
Bien qu'elle déborde du cadre strict de l'Asie centrale, la Mongolie en partage l'héritage des steppes. Trois grandes fêtes y rythment l'année : le Tsagaan Sar, le «mois blanc» du Nouvel An lunaire (février) ; le Naadam (11-13 juillet), festival national des «trois jeux virils» — lutte, course de chevaux et tir à l'arc, inscrit à l'UNESCO ; et le Golden Eagle Festival de l'ouest mongol (début octobre), où les chasseurs kazakhs de l'Altaï présentent leurs aigles royaux — un trait d'union vivant avec le monde turcophone.


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